jeudi 27 septembre 2018

La violence, c'est mal ?

Bonjour !

Ce matin je marchais entre les bâtiments des différents UFR de l'Université à la recherche de celui de STAPS quand je suis passée devant un groupe de jeunes qui discutaient des pires trucs en conduite. L'une d'elle dit "nan, le pire c'est le clignotant [...] quand ils le mettent pas" et à l'autre de répondre un truc du genre "ah oui, j'ai envie de les tuer !". Amusée, je marmonne "ah ben non, faut pas les tuer, la violence, c'est mal". Ce qui m'a fait me souvenir d'une réflexion que j'avais amorcée il y a quelques semaines mais que je n'avais jamais poussé au point de l'écrire. Et comme ça fait deux mois que je n'ai rien écrit ici il faudrait peut-être que je m'y remette...

La réflexion, en fait, a commencé il y a plusieurs années, sur un blog précédent, quand une lectrice m'avait dit qu'elle ne laissait pas jouer sa fille avec de fausses armes, parce que la violence, c'est mal. Quelques jours plus tard j'entendais un psychologue à la radio dire que, en fait, on pouvait parfaitement laisser jouer les enfants avec de fausses armes, pistolets à eau et autres, ce qui permettait aussi de trouver d'éventuels "problèmes" comme par exemple si l'enfant veut constamment prendre le rôle du méchant. Mais ce qu'avait dit cette lectrice m'est resté dans un coin de la tête. Et puis, l'année dernière, en faisant une émission sur les jeunes et la culture, j'avais invité la documentaliste du CDI d'un collège qui m'expliquait qu'elle avait eu une formation sur les mangas.

Elle ne savait plus trop expliquer le pourquoi du comment mais, en gros, la violence dans les mangas a une vraie histoire par rapport à l'Histoire du Japon et, quand il y a un dessin avec par exemple une paire de ciseau qui traverse le crâne par les oreilles, ce n'est pas ce que les gens voient. En gros, si j'ai bien compris, c'est un peu comme avec les contes. C'est une violence symbolique.

Du coup, j'avais commencé quelques recherches sur tout ça et j'ai mis la main sur quelques trucs intéressants, dont un article de Jean-Pierre Klein pour La nouvelle revue de l'adaptation et de la scolarisation en 2011 (n°53). Il parle d'ateliers qu'il a fait avec des jeunes réputés violents. Au début de l'article il aborde les cinq pièges de la lutte contre la violence : son degré de contagion, l'apologie de la "prise de conscience", la diabolisation de la violence, la confusion désir/acte, et la parole préventive de l'acte. Ce qui me paraît le plus intéressant pour ce que j'essaye de vous dire (je suis un peu rouillée, faut me pardonner) c'est le quatrième. La confusion désir/acte qui consiste à ne pas réprimer que la violence mais aussi la pensée violente, l'agressivité ressentie, le désir violent, qui mène finalement à interdire les gros mots, les armes en plastiques, les conflits, et la colère.

Nous avons besoin de la violence. Ne serait-ce que pour mettre quelque chose qui nous gêne à distance. Par exemple j'ai mis fin à ma période d'essai dans un restaurant de restauration rapide parce que j'avais sur le dos une espèce de pouffe méprisante. Pour décompresser, je la critiquais le soir sur le chemin du retour avec une collègue. Et je disais "j'ai envie de la massacrer". Violence, oui, mais plutôt salvatrice (pour éviter d'exploser devant elle et de faire fuir les clients) (ce qui ne m'a finalement pas empêcher de me carapater). Dans un genre un peu différent j'avais entendu parler d'une étude qui avait montré que les personnes qui juraient après s'être blessés donnaient un niveau de douleur moins élevés que les personnes auxquelles on avait demandé de se retenir de jurer. Vive la violence.

Je reviens aux mangas (c'est l'bordel, c't'article). Dans les mangas la violence est... violente. Y a du sang qui gicle partout, ou qu'on voit tomber au sol en une flaque d'ailleurs souvent épaisse (à un moment je m'étais intéressée à la représentation du sang dans les animés, je trouvais ça assez sympa de voir les différences de couleur et d'épaisseur). Et puis elle survient comme ça, tout d'un coup, perpétrée parfois par des personnages qui s'en délectent. Au final, l'important n'est peut-être pas le degré de violence en lui-même, mais le moment où elle survient (pour choquer un personnage qui pensait que tout était fini et qui pensait pouvoir se consoler). De cette violence extrême et qui paraît gratuite on peut pourtant se mettre à distance.

Déjà, certaines histoires ont lieu dans des mondes qui ne sont pas les nôtres (comme Les Enfants de la Baleine, par exemple (dont je conseille la version animée qui est très jolie)), ou alors des mondes transformés (comme Les Mémoires de Vanitas, qui se déroule à Paris mais dans un Paris steampunk revisité). Et puis les personnages de manga ne sont pas vraiment humains, dans le fond. Sans parler de leur nez pointu ou de leurs grands yeux par lesquels passent toutes les émotions, ils ont beaucoup trop de cheveux et des coiffures impossibles, des poses gracieuses, précises, dont nous ne sommes pas capables sans une bonne concentration, et des expressions qui ne sont pas humaines. Ils ne pleurent pas comme nous, et quand ils sont contents leurs yeux se ferment en deux grands ponts. Moi, quand je suis contente, mes yeux ne se ferment pas... pas comme ça, en tout cas. Du coup, même si ce n'est pas la raison principale, je pense que ça permet de mettre à distance là aussi.

La violence dans les mangas est avant tout symbolique. Tout comme dans les contes. D'ailleurs, dans un article de la revue Le Débat (n°195), Jean-Marie Bouissou rappelle que l'on aime les mangas pour la même raison que Bettelheim dit que l'on aime les contes : ils sont en accord avec nos peurs, nos espoirs, et nos aspirations (article "Le manga en douze questions", question : "Le manga est-il dangereux pour les adolescents ?").

Le conte, donc. J'en ai un extrait des Contes populaires et légendes du Nord et de la Picardie (Club France Loisir, 1975). C'est l'histoire d'un tailleur qui, quand on lui apporte du tissu pour confectionner dedans des vêtements, se sert et met de côté pour son propre usage de grands morceaux qu'il garde dans un coffre. Il est averti par trois rêves mais passe outre. Sa réputation est tellement mauvaise que plus personne ne lui fait confiance et que les clients veulent le voir faire sous leurs yeux. Par un stratagème il se débarrasse d'une cliente et se coupe un grand morceau dans son étoffe, mais son attention est détournée et : "Le curieux Warlemaque releva la tête tout en continuant de jouer des ciseaux. /// Il en joua, hélas ! si maladroitement qu'il se coupa une artère et trépassa une heure après". Si ça, ce n'est pas violent, je ne sais pas ce qu'il vous faut. Mais voilà, ça arrive comme ça, tout aussi soudainement que dans les mangas, et on ne parle pas des détails, de la douleur, du sang partout, etc., etc., etc.. C'est le moment où ça intervient, plus que l'acte, qui est important, je pense. Ici encore, c'est une violence symbolique.

C'était aussi une violence symbolique que la violence de la jeune femme qui, face à des conducteurs qui ne mettent pas les clignotants, s'exclame : "j'ai envie de les tuer".

Est-ce que l'on doit réprimer ce genre de choses ? Je ne le crois pas, car ça ne peut amener qu'à plus de frustration et donc plus de violence.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – J.C. Staff/Netflix