mercredi 25 juillet 2018

Non, je ne ferai pas "attention"

Bonjour !

Panne d'électricité. Le monsieur envoyé habituellement par l'agence immobilière vient. On détermine quel appareil a déclenché la coupure. Comme c'est de ma faute, la facture est pour moi. Soit. J'ai pas de monnaie, pouvez-vous repasser dans la journée ? Non, mais laissez tomber, ça m'a pris cinq minutes, je m'arrangerais avec l'agence. Super. Quinze minutes plus tard je découvre un SMS pour lequel je n'ai pas entendu mon téléphone sonner et qui dit en substance : "je vous ai offert la gratuité pour mettre rendu coupable d'avoir aperçu votre poitrine quand vous vous êtes penchée" et qui ajoute un peu plus loin "faites attention lorsque vous accueillez des étrangers". Hrm.

Comme à midi je mangeais avec des collègues, j'en ai parlé, mais je dois dire que le réécrire me fait un drôle d'effet. Entre culpabilité, absurdité et agacement. Quand j'ai lu le message, je me suis sentie mal à l'aise, coupable, vraiment mal, et puis ensuite je me suis dit que quand même c'était gonflé ! D'où c'est à moi de me sentir mal ? D'où c'est à moi de "faire attention" ? Si je suis violée par un étranger que je fais entrer chez moi parce qu'il a aperçu un bout de sein ou un carré de lingerie ça sera de ma faute ? Ça, c'est un peu fort, quand même !

Il était question qu'il revienne l'après-midi pour un autre problème, j'ai décommandé pour une vraie raison, il a voulu s'assurer que je n'étais pas mal à l'aise : je ne le suis pas, ce qui me pose problème c'est qu'on sous-entende que c'est de ma faute si jamais quelqu'un me viole. Il a dit être désolé de m'avoir vexée. Je ne suis pas "vexée". Ça va plus loin que ça : je suis agacée. Un viol n'est jamais de la responsabilité de la victime, qui n'a pas à se sentir coupable. D'ailleurs, le vêtement n'a rien à voir avec ça.

Sur Arte il y a quelques temps j'ai regardé le journal du midi. Ils parlaient d'une exposition qui a eu lieu en Allemagne je crois et qui montrait les tenues portées par des femmes (et des filles) le jour où elles ont été violées. On découvre évidemment des pantalons couvrants et des T-shirt tout ce qu'il y a de plus normaux... (oui, je sais, on dirait que j'écris qu'un T-shirt échancré n'est pas normal, vous me pardonnerez :P). Il y a aussi cette vidéo d'une New-Yorkaise qui marche dans la rue pendant dix heures avec un pantalon noir et un T-shirt noir pas du tout décolleté et qui se prend des remarques par pelletées.

Il me semble aussi avoir entendu une fois (mais c'était il y a plusieurs années, donc je ne sais plus dans quel cadre j'ai entendu ça ni dans quelle mesure c'était sérieux) que des chercheurs avaient interrogé des violeurs emprisonnés pour leur demander comment ils choisissaient leur victime et qu'en fait la question n'était pas du tout si le vêtement couvrait leur corps ou pas mais si la femme possédait quelque chose pour se défendre (par exemple un parapluie).

Le vêtement n'a donc, s'il fallait une preuve, rien à voir dans une agression. D'ailleurs j'ajouterais que les seules fois où j'ai été abordée dans la rue je portais des jupes longues et pas de décolleté.

Il me paraît important de désacraliser cette partie du corps. Les hommes ont la même, elle a juste moins de graisse et est symboliquement moins chargée. D'ailleurs, savez-vous pourquoi les hommes ont des tétons qui ne leur servent à rien (sauf au plaisir sexuel) ? Mère Nature mettant au point cette partie du corps avant de savoir si elle doit faire un garçon ou une fille (donc avant la formation des organes génitaux déterminés), elle serait bien embêtée si, devant faire une fille, elle avait oublié les tétons... donc elle les fait avant ! Donc ceux des hommes ne sont pas foncièrement différents de ceux des femmes, c'est juste que ceux des femmes accomplissent leur rôle, voilà.

Est-ce grave si on aperçoit un bout de sein ? Un carré de lingerie ? La dentelle d'un soutien-gorge ? Il y a une collègue et amie qui a sa boîte de production de vidéos. Elle avait répondu à une commande et avait mis dans la vidéo un plan d'une femme dont on voyait les tétons au travers du T-shirt. La dame qui avait commandé la vidéo lui avait demandé de changer ça, en disant que ça la gênait, et aussi je crois que ça pouvait gêner la femme en question. Ma collègue lui a demandé si ça avait été différent si ça avait été un homme, je crois que la femme n'a pas répondu. D'ailleurs, si un homme au col en V s'était penché, est-ce que le monsieur qui est venu pour l'électricité aurait regardé ? Attention, je ne dis pas que ce monsieur, très gentil par ailleurs, est un pervers, un gros porc, etc. Je pose la question.

Toujours dans cette idée de désacraliser cette partie du corps je me souviens d'un collègue qui nous avait raconté une fois qu'une de ses amies, passablement féministe, ne voyait aucun problème à retirer son T-shirt en soirée lorsqu'elle avait trop chaud, à se mettre torse nu de la même manière que les hommes. Bien sûr, il ne s'agit pas de forcer toutes les femmes à faire pareil, d'ailleurs je pense que je ne pourrais pas le faire moi-même, mais il n'y a aucun problème à ce que cette fille le fasse. Ce n'est pas une partie du corps qui doit être taboue. D'ailleurs, dans la même veine, il me semble qu'à New-York les femmes ont le droit de se promener allant nus seins.

Vous allez me dire que je suis pleine de contradictions à dire que je ne pourrais pas me mettre torse nu en soirée et à revendiquer le fait que c'est pas grave si on entraperçoit un bout de sein. Certes, certes, on a tous nos contradictions. Je pense que le regard que l'on porte sur cette partie du corps doit profondément changer. Encore ce matin à la librairie je tombe sur une couverture où en premier plan se trouve une femme dont les longs cheveux noirs tombent devant elle. "Oh ! Un sein !" me dis-je sans être interloquée outre mesure que l'homme qui se tient derrière elle soit lui aussi torse nu.

Je crois que notre regard doit changer.
Et je crois qu'il faut arrêter de penser que c'est aux femmes de cacher leur corps.
Si une femme est victime de viol, ce n'est pas de sa faute. Même si elle portait une mini-jupe. Même si, au bord de son décolleté, le coupable a aperçu la dentelle d'un soutien-gorge ou pire, un sein !

Donc non, je ne vais pas passer mon temps à faire "attention". Maintenant oui, quand je sentirai qu'un regard sur moi est malveillant et que je me sentirai mal à l'aise, bien sûr mon attitude changera. Je ne vais pas non plus arrêter de mettre une brassière sous mes hauts transparents ou ceux dont la bretelle tombe sur mon bras au point de révéler un sein. Mais je ne vais pas non plus passer mon temps à me demander ce qu'il va se passer si je me penche, si je me baisse, si ceci ou si cela. Sinon, autant mettre un voile islamique et on en parle plus. (Ceci dit c'est radical). (Je précise que je n'ai rien contre le voile islamique du moment que c'est un choix) (on sait jamais, ça pourrait être mal interprété, mon histoire).

Qu'en pensez-vous ? Faites-vous attention (à ne pas vous faire violer) ?

Source photo ‒ Alexandre Falguière. La Danseuse (Cléo de Mérode), vers 1896. Modèle en plâtre moulé sur nature avec traces de mise aux points. Paris, musée d’Orsay.

P.-S. : il semblerait qu'une partie de moi ne soit pas d'accord avec le fait de ne pas "faire attention" étant donné que j'y ai pensé en me penchant, à la nuit tombée, seule sur un balcon invisible des voisins, pour ramasser quelque chose... c'est pas gagné cette affaire... (et une contradiction, une !)

8 commentaires:

  1. Je fais attention parce que j'ai peur des hommes et que je sais que dans cette société patriarcale le viol, bien que considéré comme un crime n'est que très peu puni. Alors autant mettre toutes les protections nécessaires à ce que cela n'arrive jamais. Mais je suis d'accord avec toi, si l'on eduquait les garçons et les filles en leur disant que le corps des femmes appartient à son possesseur et à lui seulement je pense qu'il y aurait moins de viols et de domination envers nous.

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    1. Je ne suis pas trop naïve, je sais que le viol existe, que c'est possible, mais je sais aussi que ma tenue n'aura sans doute que peu de rapport avec ça... peut-être que je ne me méfie pas assez. A vrai dire, à ce moment-là quand je me suis penchée, je n'ai pas pensé une seule seconde que mon T-shirt allait montrer mes seins...

      Mais, en fait, j'ai arrêté de porter un soutif depuis... un an et demi je dirais. Et je me sens plus à l'aise et plus libre comme ça. Donc la liberté corporelle que j'ai gagné en l'enlevant, je ne peux pas qu'on me la reprenne du côté psychologique en pensant tout le temps qu'on peut voir mes seins... mais j'imagine que c'est aussi un juste milieu et un équilibre... plaquer son haut contre soi quand on se penche et qu'on n'est pas tout seul, parce qu'après tout la vision peut aussi gêner la personne qui voit, homme ou femme.

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  2. Je suis 100 % d'accord avec toi ! J'estime que ce n'est pas à moi de faire attention et qu'il n'y a aucun lien entre viol et tenue de la victime. Je partage aussi tes contradictions :). En théorie, j'approuve le fait que les seins ne devraient pas être sacralisés mais je ne me vois absolument pas enlever mon tee-shirt en public pour me changer par exemple (d'autant plus que je suis assez pudique).

    J'ai récemment été confrontée à des regards gênés et pervers sur ma poitrine car, crime ultime apparemment, mes tétons étaient visibles même avec une brassière. En l’occurrence, j'ai eu le droit à ces regards provenant de 2 hommes (le 1er ayant clairement de se "rincer l’œil" , j'ai peu de doutes là-dessus et pour le 2ème c'est plus flou : regard gêné car peu habitué d'apercevoir cette partie du corps d'une femme sur la place publique ??) en l'espace d'une minute en arrivant vers un centre commercial. Mon premier réflexe a été de " faire attention' , c'est-à-dire de remettre en place en brassière histoire d'éviter d'autres regards similaires dans l'après-midi.

    Je ne sais pas trop où je vais avec ça, enfin disons qu'en théorie, je suis la 1ère à considérer que le corps d'une femme lui appartient (j'en ai même défendu une face à une amie qui ne comprenait pas le fait qu'elle ne porte pas de soutien-gorges) alors qu'en pratique, j'ai aussi des contradictions. Aveu peu glorieux d'ailleurs : j'ai déjà mis des feuilles de papier toilette dans un soutien-gorge de piètre qualité pour éviter qu'on voie mes tétons.

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    1. Moi je ne me vois pas enlever mon T-shirt en public si je n'ai pas de brassière en-dessous, sinon je crois que je m'en fiche... on n'en voit pas plus quand on est en bikini sur une plage... après, la pudeur, l'intimité, le sentiment de sécurité, etc., c'est très personnel à chaque personne !

      Je pense que toutes nos contradictions sont la marque du poids du regard des autres. Je ne parlerais pas tant ici de patriarcat, etc. parce que je pense que c'est plus large que ça. Le regard des autres c'est pas que le regard des hommes et de la société et patati et patata, c'est aussi que l'on veut que les autres pensent de bonnes choses de nous, car nous sommes des animaux sociaux.
      Pour ma part les tétons qui pointent je m'en fiche un peu, je pense... par contre quand j'ai arrêté de porter des soutien-gorge j'ai commencé en hiver, en me disant que sous un pull on verrait moins qu'ils bougent x)

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  3. Oulalala, moi je crois que j'aurais extrémement mal pris les SMS du type de ton agence (tu vas me dire, c'est pas le sujet total de ton article mais quand même). Je les trouve salaces, et limite menaçants et intimidants, mais peux être que toi, qui connais le gars IRL, ne les trouve pas comme ça ? Je l'aurais attendu l'après-midi avec quelques ami.e.s je crois :) Comportement radical je te l'accorde, mais ça m'aurait fait du bien !
    Sur les seins et les tétons, je trouve l'idée pour une femme d'être sans soutif, voire torse nu très intéressante. Sacré renversement des choses à vrai dire.

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    1. Rassure-toi, je l'ai aussi trèèèèèèèès mal pris. Surtout qu'entre les deux morceaux que je cite il a ajouté que c'était "très agréable"... je pense que ce n'était pas nécessaire... ceci dit je pense qu'il s'en voulait un peu... mais bon... franchement... en même temps je préfère un SMS au face à face parce que je ne sais pas comment j'aurais réagi...
      Non, je ne les trouve pas comme ça. Je pense que c'est juste un mec qui a vu ce qu'il devait pas voir, qui s'en voulait, qui voulait se rattraper, et qui a fait comme il a pu. Il était sans doute gêné de garder ça pour lui, donc il a tenu à me dire la vérité... c'est un type sympa, je pense, mais là franchement c'était déplacé... puis je pense qu'il a pas compris ce que je voulais dire quand j'ai répondu que j'étais pas contente qu'il ait dit de faire attention comme si je devais ne pas me faire violer... parce qu'il m'a répondu qu'il ne voulait pas me vexer... mais je parlais pas que pour moi, je parlais d'une manière générale : une femme n'est jamais coupable de son agression... je crois qu'il n'a pas compris que je voulais dire ça... j'aurais dû y aller plus franchement, en mode "je suis féministe, et je pense que les femmes ne sont pas coupables lorsqu'elles se font agresser, peu importe leur tenue". J'ai manqué de réalisme sur ce coup...
      Oui, c'est vrai, j'aurais pu faire ça aussi... mais j'ai pas trop d'amies dispo en ce moment avec les vacances... donc pas facile ! Puis je pense que même si j'y avais pensé je ne leur aurais pas demandé parce que j'aurais pas voulu les embêter avec ça, et comme j'ai des problèmes de confiance en les autres j'aurais pas trop voulu me montrer vulnérable en mode "au secours, mon sentiment de sécurité a été ébranlé".

      Je ne porte plus de soutif depuis un an et demi (seulement des brassières quand c'est transparent, mais franchement qu'est-ce que ça me gêne !) et je me sens super libre. Du coup c'est aussi pour ça que je veux pas céder à la peur et faire attention tout le temps à tout ce que je fais, parce que ça voudrait dire perdre sur le plan mental/psychologique ce que j'ai gagné en liberté corporelle.
      Mais oui, torse nu c'est très intéressant, même si je ne le ferais pas. Ceci dit il y a des femmes "top less" sur les plages ! C'est bien d'ailleurs le seul endroit où on ne les regarde pas bizarrement. Et, peut-être que c'est insignifiant mais on dit "top less" (donc littéralement "sans le haut") et pas "torse nu" !

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  4. Pour répondre à ta question : je pense que je ferais attention à ne pas me faire violer, comme je ferais attention à ne pas me faire voler quelque chose. Cela dit, je ne me suis jamais sentie en danger de viol.
    Comme tu l'illustres très bien avec tes exemples, ce n'est pas la manière dont on s'habille ou se comporte qui peuvent aider, mais plutôt nos moyens de défense. J'y pense en passant, c'est peut-être cela "la culture du viol" : l'idée que notre manière de vivre puisse y changer quelque chose alors que le viol est un crime, il doit être distinguer de nos croyances et actes "culturels".
    D'après ma réflexion du moment, la réflexion déplacée dont t'a fait part l'homme qui est venu pour la réparation fait partie de ce qu'on appelle je crois "la culture du viol" mais n'a pas de rapport avec le viol, avec ce que nous savons concrètement sur ce crime. Non, le bout de sein qu'en te penchant tu as laissé voir n'incite pas au viol, mais à des réflexions et des mises en garde qui vont à l'encontre de ta liberté d'agir et de conscience.

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    1. Oui, je vois ce que tu veux dire... mais n'entre pas là-dedans le fait d'arrêter de porter les vêtements que l'on souhaite... si ?

      Et en plus, bien souvent, les victimes connaissent leur violeur, donc on est un peu loin de l'idée d'un "étranger" introduit dans la maison ou attendant sa proie en "guet-apens" dans une ruelle sombre...

      Je crois que j'ai pas tout saisi de ta pensée...
      Je ne sais pas si les réflexions et les mises en garde vont à l'encontre de ma liberté d'agir et de conscience. Elles peuvent l'être si ça devient une obligation, ou une pression, mais elles peuvent aussi, sur un ton différent et dans un autre contexte, me pousser à décider de songer un peu plus à plaquer ma main contre mon T-shirt quand je me penche en public (parce qu'après tout, si moi je n'y pense pas c'est qu'en fait dans le fond j'ai un peu confiance en les personnes (elle est belle, ma naïveté) mais surtout que je m'en fous, par contre peut-être que les autres ne s'en fichent pas et seront gênés, et je dois prendre aussi en compte le fait que d'autres puissent être mal à l'aise). Peut-être que je dois penser à cacher mes seins non pas pour ne pas me faire violer, mais pour ne pas que des personnes, tombant sur cette vision incongrue, hommes ou femmes, soient mal à l'aise ?

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