lundi 4 juin 2018

Vous avez dit "original" ?

Bible de Gutenberg
Bonjour !

Est arrivé dans ma boîte mail aujourd'hui le nouvel article d'Alois Glogar, journaliste et blogueur espagnol qui parle de photographie. Il s'intéressait dans son article à l'impossibilité de faire œuvre originale et j'ai trouvé ça très intéressant ! Ça vaut pour la photographie mais ça vaut aussi pour l'écriture, et c'est ce qui m'intéresse ici.

Nous sommes constamment influencés. Par absolument tout ce qui nous entoure. Ce que nous lisons, ce que nous entendons, ce que nous voyons... nous avons dans la tête les musiques, les livres qui nous ont plu, les photos, et, pour faire court : les créations des autres. Nous imitons, nous tâtonnons. Parfois, quand je me lance dans un texte, je me dis qu'il y a l'ambiance un peu glauque de ce manga que je voudrais reproduire, que je voudrais faire ressentir à mes (hypothétiques futurs) lecteurs. Une ambiance un peu lourde qui m'a bien plu, un peu suintante, et que je voudrais être capable de retrouver. Je suis influencée. D'ailleurs, c'est assez net : si je lis un même auteur pendant longtemps, je vais avoir tendance à le "copier", à retrouver des expressions, par exemple, et ça très naturellement, sans le chercher (c'est même plutôt que je cherche le contraire !). Du point de vue individuel nous ne pouvons donc pas vraiment faire œuvre originale. Mais nous ne le pouvons pas non plus du point de vue de l'humanité.

C'est un handicap que sans doute n'a pas la photographie, dans la mesure où l'on a commencé à écrire bien avant de prendre des photos. On a commencé à écrire il y a quoi...? Cinq mille ans ? En tout cas, il y a environ quatre mille ans, un illustre inconnu a rédigé pour la première fois le texte connu sous le nom de L'Épopée de Gilgamesh. C'est une grande aventure, c'est l'histoire d'un homme qui ne veut pas mourir, de dieux, d'une rivalité mais aussi d'une amitié. Et vous savez quoi ? À la fin il y a un déluge. Oui, madame ! un déluge ! Le même que dans la Bible. Bible qui a été rédigée... bien longtemps après ! Eh non, même la Bible n'est pas une œuvre originale ! À partir de là je ne vois pas bien comment nous, en l'an 2018, nous pouvons faire guère mieux.

Nous avons tout écrit. L'amour, la passion, l'homosexualité, la peur, la joie, le deuil, la guerre, la trahison, l'immortalité, la richesse, le déclassement social ou au contraire l'ascension... Tout ! Tout y est passé ! Comment voulez-vous que l'on invente quelque chose ? Alois Glogar cite André Gide, qui résume assez bien la situation : "Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer." C'est comme en musique. On va tabler sur deux-mille ans d'Histoire de la musique : avec seulement sept notes toutes les combinaisons ont largement eu le temps d'être faites. Vous ne croyez pas ?

Et pourtant on cherche l'originalité. D'ailleurs, il y a cette question des "clichés" qu'il faudrait éviter à tout prix, ou détourner absolument (mais même les manières de détourner les clichés sont limitées !). Mais s'ils sont devenus des clichés c'est que, quelque part, ça marche, non ?

Alors, évidemment, il ne s'agit pas de les enchaîner, mais un ou deux par-ci par-là, dans le fond, pourquoi pas, si c'est l'histoire que vous avez envie de raconter ?

C'est comme ça qu'Alois Glogar conclut d'ailleurs son article : peut-être que ne pas chercher à être original est le meilleur moyen de s'en approcher. Peut-être que la solution, l'une d'elles en tout cas, est de chercher d'abord à raconter ce que l'on a envie ou besoin de raconter, et de ne se poser des questions existentielles qu'après ?

Alois Glogar dit autre chose de très intéressant, c'est qu'on devrait au contraire assumer nos influences, pour pouvoir s'en servir et les transmettre correctement. Par exemple si je prends mon cas (celui que je connais le mieux, héhé :P) : je vais beaucoup chercher dans l'Histoire de France et d'ailleurs (en ce moment beaucoup l'Amérique latine précolombienne), mais j'ai aussi des influences dans les contes, les mythologies, et les mangas. Avec tout ça, il y a moyen que je fasse une soupe à peu près digeste (bien que, si je m'en tiens aux articles de conseils avec citations d'éditeurs je ne fasse rien comme il faut).

Et puis, surtout, comme tout a déjà été dit, et que même la Bible a plagié un autre texte, l'important est sans doute moins l'histoire elle-même que le regard porté dessus. Je suis absolument persuadée que, si on donnait le même scénario à plusieurs personnes et qu'on leur demandait d'écrire une histoire complète, ces histoires seraient à la fin semblables (forcément) mais aussi complètement différentes ! Et ça dans la mesure où l'angle ne serait pas le même, le point de vue du narrateur ne serait pas le même, la morale ne serait pas la même... C'est le regard unique, sinon original, de l'auteur qui fait l'originalité du texte et globalement de la création.

Qu'en pensez-vous ? En quête d'originalité ?

Source photo – NYC Wanderer

2 commentaires:

  1. C'est quelque chose que je remarque aussi énormément chez moi. Ce que tu dis sur la façon dont tu "copies" après avoir longtemps lu le même auteur ... Pareil ! Et ça me fait ça dans un tas d'autres domaines. En chant, je ne te raconte même pas comme c'est difficile de trouver sa propre interprétation. C'est ... Très difficile de dissocier "soi" des autres.

    Avant, ça me glaçait. Je me disais que je ne valais rien si j'étais incapable d'avoir une idée lumineuse toute seule, et si je faisais sans cesse comme les autres, plus ou moins.
    Aujourdhui, au contraire, cette impossibilité de faire "original" me rassure. C'est NORMAL d'être influençé.e et de retrouver ces influences dans son travail. J'en ai pris conscience en remarquant les influences des propres personnes que j'admire dans leur travail. Il y a toujours quelque chose. Impossible autrement. Et finalement ... C'est chouette !

    L'originalité existe malgré tout. Même si ce sont les mêmes accords, comme tu le dis, à partir du moment où ce n'est pas la même personne ... Il y a forcément un petit "je ne sais quoi" qui diffère, qu'on ne retrouvera pas ailleurs. Un détail, mais qui fait toute la différence, car il vient de soi et crée "l'originalité".

    Merci pour cet article, c'est passionnant d'y réfléchir !

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    1. Oui, c'est vrai ! C'est super difficile ! Et c'est vrai pour plein de domaines, comme tu dis ! Je voudrais apprendre à conter, et, quand je conte toute seule pour m'entraîner, je me rends bien compte que je prends les intonation d'untel que j'ai entendu, ou les silences démesurément longs d'unetelle autre ! (faut dire aussi que j'ai entendu peu de conteurs, donc j'ai peu de base).

      Eh oui ! Même les personnes que l'on admire ne sortent pas leurs œuvres de nulle part !

      Haha merci !
      Si tu lis l'espagnol je te conseille vraiment l'article d'Alois Glogar, il est vraiment super !

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