vendredi 3 novembre 2017

J'affirme : questionnements sur la légitimité de la prise de parole

Bonjour !

C'est un peu compliqué pour moi de commencer cet article, parce que j'ai peur de tomber dans un ton de règlement de compte ou quelque chose comme ça, alors que ce n'est pas mon but. Le fait est que j'ai eu quelques problèmes avec une blogueuse après avoir commenté longuement un de ses articles (tellement longuement que le commentaire était plus long que l'article xP). Elle a répondu à mon commentaire, j'ai répondu à sa réponse, et elle s'est vexée. Je sais que parfois, quand j'écris un commentaire, il y a de la passion et que cette passion peut être prise pour de la colère alors je comprends quand la personne se vexe mais là il n'y avait aucune passion, alors je n'ai pas compris. Je me suis excusée platement, et j'ai expliqué le pourquoi du comment. Mais quelques jours plus tard mes commentaires n'apparaissaient pas et moi j'étais vraiment perturbée, tant et tant que j'en ai parlé par mail avec Léonie. Et puis comme ça me perturbait vraiment j'ai un peu insisté, je voulais vraiment une réponse de cette blogueuse – ce n'est plus de la persévérance, c'est de l'acharnement (mais pas du harcèlement, faut pas pousser). Et j'ai eu une réponse. Qui m'a stupéfaite mais là n'est pas le sujet. En fait, il y avait dans cette réponse quelque chose de très intéressant du point de vue de la prise de parole, et comme Léonie m'avait déjà fait une remarque très intéressante je me suis dit qu'à partir de là il y avait une véritable réflexion à mener sur ce thème.

Léonie m'a dit que, dans mes commentaires, j'avais été très affirmative et que ça avait pu laisser penser que je détenais la vérité, ou que, comme a laissé entendre cette blogueuse, je voulais "imposer ma vision". C'est intéressant du point de vue de la prise de parole parce que ça pause la question du placement de la personne qui parle par rapport au récepteur (qu'il soit lecteur ou auditeur). J'ai du mal à expliquer à vrai dire mais, en gros, la question est de savoir si la personne doit apparaître sûre de ce qu'elle dit ou prendre maintes précautions dans ses propos.

C'est vrai, quand je donne mon avis, pour peu qu'il soit un peu construit et à peu près abouti, je suis affirmative. Mais affirmer ne veut pas dire écraser les autres avis, ou ne pas considérer les autres avis, les trouver idiots, etc. Affirmer, le CNRTL dit que c'est "rendre ferme, consolider", "exprimer nettement" ou encore "formuler énergiquement ou nettement une vérité (positive ou négative)". Énergiquement ça ne veut pas dire avec mépris ou condescendance, ça peut être avec passion, aussi, parce qu'un sujet nous intéresse ou nous enflamme. Mais, ce qui m'intéresse surtout, c'est "rendre ferme" et "exprimer nettement".

Avant un partiel, cette année, un de mes professeurs nous a cité Nicolas Boileau-Despréaux : "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément". J'affirme mon avis quand il est suffisamment abouti. Ce qui ne veut pas dire que j'écrase celui des autres ni qu'il est parfaitement fini, bien au contraire puisque bien souvent et encore sur le dernier article certains de mes lecteurs mentionnent des angles, des faits, des choses, que je n'avais pas traités parce que pas perçus et qui viennent enrichir ma pensée ou, comme Darkrevette sur l'article sur les statues de Colbert, me poussent à la préciser, à chercher d'autres exemples pour être plus claire. Donc ce n'est pas parce que j'affirme que j'énonce une vérité générale.

Affirmer c'est bien aussi. Je me souviens que l'une des premières critiques d'un professeur à propos de mes commentaires de textes c'était que je disais tout le temps, dans tous les paragraphes, presque avant chaque idée "il semblerait que". Mon professeur m'avait dit : "ne dites pas "peut-être" ; affirmez". Moi, j'étais pas bien sûre que c'était une bonne idée parce que j'étais pas bien sûre de ce que je disais et je ne voulais pas foncer avec assurance dans une idée fausse. Mais quand même, il fallait affirmer. Affirmer c'est bien aussi. Je me souviens aussi que le monsieur qui nous aidait à la radio me disait "affirme-toi, on dirait que tu t'excuses quand tu poses tes questions, on dirait que tu t'excuses d'être là".

Parfois, quand je lis les commentaires sur mon propre blog ou sur ceux des autres, je trouve des prises de précautions comme "mais ce n'est que mon avis, hein" ou "c'est mon avis mais on peut penser autrement", ce genre de choses... je me demande si ça ne revient pas à s'excuser de penser différemment voire même de penser tout court ! Je me demande aussi si elles ne nuisent pas à la netteté du propos dans la mesure où, le temps qu'on lise la parenthèse, on s'est déconcentré de ce qui était dit avant. Je me demande si ce n'est pas diluer le propos, en un certain sens.

Aussi, là où je parle de prise de précaution, c'est que l'on dirait que ces personnes disent ça comme pour éviter que l'auteur ou l'autrice de l'article ne lui tombe dessus en lui reprochant de ne pas être d'accord... Mais, surtout, la formulation me pose problème. Ce n'est "que" mon avis. Comment ça, "que" ? Ce n'est pas "que" : c'est ton avis. Pourquoi l'abaisser ? Pourquoi t'excuser d'avoir un avis ? Pourquoi faire comme si la chose contestable dans cet avis était qu'il était tien ? Pourquoi le rabaisser, le faire tout petit ? Le monsieur qui nous formait à la radio l'année dernière disait qu'il n'y avait pas de "petite" chronique : c'est une chronique, point. Ici c'est un peu le même principe : ce n'est pas "que" ton avis, c'est ton avis, point. En fait, on peut raccrocher cela à la question de la légitimité à parler. Ou de la peur de ne pas en avoir assez.

L'autre jour Aylis de Et dans mes mots, dans un article qui n'avait presque rien à voir, a mentionné cette question de la légitimité. Elle disait que le fait de vérifier ses sources avant d'affirmer des choses renforçait "la légitimité du propos". D'un côté je comprends totalement ça – et j'y ai pensé aussi –, mais, d'un autre côté, ça me pose problème. Ça me pose problème parce que ça suppose que pour parler il faut être légitime. En fait, étayer son avis avec des faits scientifiques (de sciences humaines ou de sciences "dures") permet surtout de pouvoir s'appuyer sur quelque chose d'un peu concret, une base un peu ferme de laquelle on peut partir, mais la mention de la légitimité me gêne dans la mesure où ça sous-entend plus ou moins qu'il y a des personnes qui ne sont pas légitimes à parler, ou que l'avis de certaines personnes est plus légitime que celui des autres.

En un sens c'est vrai : il y a les experts, les historiens, les sociologues, les économistes, etc., invités dans les media pour analyser, expliciter, expertiser. Mais, parmi les gens lambda, je ne crois pas qu'il y ait de personnes plus légitimes que d'autres.

Pour être sûre de ce que je disais je suis allée chercher la définition de légitimité et j'ai été très surprise (j'aurais pas dû, j'ai été confrontée à la notion de légitimation pendant mes études, mais je n'avais pas connecté les neurones avec la légitimité : conclusion : je suis lente) : légitimité : "qualité, état de ce qui est légitime, conforme au droit, à la loi". Ah ? Ah. Donc, en gros, s'il existe des personnes légitimes pour parler alors ça signifie qu'elles ont le droit à la parole et que donc il y a des personnes, illégitimes, qui n'ont pas ce droit. Dans une démocratie peut-on affirmer que certaines personnes n'ont pas le droit à la parole ? On peut. Mais ça ferait mauvais genre.

Là où, dans sa réponse, la blogueuse avec qui j'ai eu un petit soucis dit quelque chose d'intéressant, c'est que, en fait... elle m'a dit que ça la dérangeait que je publie beaucoup de commentaires sous ses articles (deux, donc... un et une réponse à sa réponse (hors les deux commentaires d'excuses)) parce que ça pouvait décourager les personnes qui voudraient dire quelque chose mais craignaient de ne pas être assez intéressantes. Je trouve ce qu'elle dit là absurde et en même temps assez intéressant.

D'une part ça sous-entend que, si certaines personnes n'osent pas prendre la parole (écrire, en l'occurrence, ce qui change pas mal de choses) c'est de la faute des autres. Si un locuteur second (second parce que s'exprimant en réaction, en réponse, à un propos) craint de donner son avis c'est de la faute d'un autre locuteur second et pas du locuteur premier... mais le locuteur premier aussi peut impressionner, ou se faire mal comprendre (combien de gens ont considéré en lisant mes articles affirmatifs que je ne m'intéressais pas à leur avis et que ce n'était pas la peine de le donner alors que je pense et souhaite tout le contraire ? je n'ose pas imaginer...). D'autre part ça revient à dire que, pour encourager quelqu'un à parler on va l'interdire à quelqu'un d'autre : ou comment boucher un trou en en creusant un autre. C'est intéressant parce que ça questionne l'équilibre de la prise de parole.

Je ne nie pas que, dans une salle, avec des personnes autour d'une table, une personne monopolisant la parole devrait sans doute se faire reprendre par le modérateur pour laisser un peu de temps aux autres (mais pas pour l'empêcher de donner tous ses arguments ou quoi que ce soit). Or il me semble que ce problème ne se rencontre pas à l'écrit : le temps d'une part est distendu (on peut répondre à un commentaire deux jours après) et pas limité par le contexte d'une table ronde par exemple ; ensuite on ne peut pas écrire tous en même temps comme on peut parler tous en même temps : on doit attendre d'avoir lu entièrement le commentaire de quelqu'un avant de commencer à lui répondre (parce qu'"écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu." disait Jules Renard).

Surtout, comment être sûr qu'en empêchant quelqu'un de parler on va favoriser la parole d'un autre ? Ce n'est pas parce que la personne n'aura plus face à elle un discours jugé intimidant qu'elle aura plus confiance en elle et en son avis. Si une personne ne se sent pas légitime à prendre la parole le problème ne vient pas des autres mais bien d'elle-même : prendre la parole suppose d'être capable de s'affirmer mais surtout d'avoir confiance en son avis, en son intérêt et en le fait qu'il apporte quelque chose à la discussion. Si une personne est intimidée par l'avis développé de quelqu'un c'est, il me semble, qu'à la base cette personne a un problème de confiance en elle sur la prise de parole. Ce n'est pas en fermant le clapet de la personne qui ose parler que l'on enrichie le débat mais bien en débloquant la personne timide en lui faisant comprendre qu'il n'y a pas besoin d'être "assez intelligent" ou "suffisamment légitime" pour prendre la parole.

Je ne pense pas qu'il y ait des personnes plus légitimes que d'autres (hors experts, scientifiques, etc., peut-être) à prendre la parole. J'ai une très mauvaise culture musicale et cinématographique, et je n'y connais rien en économie. Quand on aborde ces sujets-là je dis que je ne peux pas répondre, parce que je ne m'y connais pas assez... mais pas que je ne m'y connais pas assez pour être légitime : que je ne m'y connais pas assez pour avoir un avis. Je ne peux pas partager un avis que je n'ai pas. Alors que la légitimité (ou son absence) serait de ne pas penser avoir le droit de donner son avis. Tout le monde a le droit de donner son avis, même s'il n'est pas parcouru de tout plein de faits scientifiques. Les faits scientifiques, les connaissances, ne sont pas la condition de l'existence de l'avis : ils servent cette existence en lui donnant un peu corps, un peu consistance.

Chacun doit se sentir libre de donner son avis. Moi j'aime bien quand mes lecteurs n'hésitent pas à me donner le leur, surtout s'ils ne sont pas d'accord, et je me sens aussi presque honorée quand le commentaire est long, parce qu'un commentaire long on met du temps à l'écrire, donc ça veut dire que la personne a pris le temps de s'arrêter dans ses affaires et à pris le temps d'exposer son avis, et ça c'est chouette, c'est gentil. Bref. Personne n'est plus légitime qu'un autre pour ouvrir la bouche ou, plutôt, personne n'est moins légitime qu'un autre pour ouvrir la bouche.

Ce n'est pas "que" votre avis : c'est votre avis !

Qu'en pensez-vous ? Quel est votre avis ? :P

Source photo – Erin Williams

2 commentaires:

  1. Je pense que cette crainte de ne pas être légitime, c'est surtout un manque de confiance en soi et en ses capacités à émettre un avis. Souvent, comme toi, je dis que je ne peux pas m'exprimer sur un sujet parce que je ne m'y connais pas assez. D'un côté, je pense que beaucoup osent s'exprimer sans s'y connaître davantage. Là encore, c'est une question de confiance certainement. Par ailleurs j'ai souvent du mal à avoir un avis tranché sur une question, je suis souvent dans la nuance, je trouve toujours des arguments et des contre-arguments… Je ne m'exprime ducoup rarement en étant très affirmative. Ceci-dit je ne pense pas qu'être affirmative signifie avoir un avis "bloqué", qui ne serait pas susceptible d'évoluer. Comme tu le dis, les commentaires laissés par tes lecteurs/lectrices donnent d'autres points de vue qui permettent parfois de reconsidérer le tien. Alors, exprimer son avis, même quand il n'est pas totalement aboutit et qu'on n'a pas une connaissance parfaite sur le sujet, permet aussi de développer sa réflexion, son esprit critique et ses connaissances en provoquant un dialogue avec d'autres personnes (et Internet est merveilleux pour ça!). Plus on exprime son avis, plus on est à même d'étayer ses propos, d'avoir des arguments plus approfondis et davantage de confiance pour s'exprimer à nouveau. Cercle vertueux ! C'est pour ça que les experts qu'on entend à la radio etc nous paraissent d'autant plus impressionnants, ils s'expriment avec habileté parce qu'ils en ont aussi l'habitude, exprimer son opinion c'est aussi une certaine gymnastique. On le voit avec les sujets de culture générale de Sciences Po, les étudiants sont capables de faire une dissertation sur à peu près tout et n'importe quoi sans être forcément experts mais grâce à une méthode.
    Bref, article et réflexion intéressants !

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    1. C'est vrai, je pense que certaines personnes s'expriment sans s'y connaître ! Après on peut aussi avoir un avis "instinctif" et le présenter en commençant par "là, comme ça, je dirais que...".

      Je suis aussi capable de nuance, de dire "en même temps" ou "d'un autre côté" ou "c'est vrai que... mais...". Mais la nuance ne m'empêche pas d'être affirmative parce que l'on peut avoir son avis tout en reconnaissant les arguments des autres : je connais les arguments des autres, je les prends en compte, mais je ne les partage pas.

      Exactement ! Plus on partage son avis et plus on peut le préciser et l'enrichir avec ceux des autres !

      Je connais pas les sujets de Sciences Po je t'avoue ^^'

      Merci ! C'est gentil :)

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