jeudi 26 octobre 2017

#Balancetonporc : écrire ce n'est pas dire

Bonjour !

J'ai suivi ce phénomène un peu de loin, un peu vite-fait, rapidement saoulée de n'entendre parler que de ça quand j'allumais la télé, quand j'ouvrais internet... j'ai suivi vite-fait, sans grand intérêt mais en me demandant un peu quand même comment j'allais en parler... et le fait que je ne trouve pas dit sans doute quelque chose de mon désintérêt assez manifeste pour toute cette histoire. Même les critiques qui ont été faites ne m'ont pas attirées plus que ça (pourtant, j'aime bien critiquer moi :P). Puis finalement il y a un petit truc qui me chiffonne un petit peu... on parle de libération de la parole alors qu'il n'y a pas parole, précisément, puisque la parole c'est parler, et qu'écrire ce n'est pas parler.

Je ne nie pas que l'écriture a une réelle utilité, une vraie fonction, sinon je n'écrirais pas, ni ici ni des romans. Mais écrire ce n'est pas dire. Écrire peut permettre d'extérioriser, voire de rendre un peu plus vrai, un peu plus matériel, dans le sens où on voit les mots. Mais la parole a quelque chose de plus.

Je sais que ce n'est pas un vrai argument mais : on a parlé avant d'écrire. La parole c'est ce qui permet de communiquer – mieux ! – d'expliciter dans le monde sa pensée. D'ailleurs parler en réfléchissant aide à réfléchir. Souvent je parle toute seule, ça m'aide à réfléchir. Louis XIV l'a remarqué aussi et il l'a même écrit dans ses Mémoires : "En parlant de nos affaires, nous n'apprenons pas seulement beaucoup d'autrui ; mais aussi de nous-mêmes. L'esprit achève ses propres pensées en les mettant au-dehors.". La parole c'est aussi ce qui permet de réaliser. J'avais lu ou entendu quelque part un jour que, quand quelqu'un meurt, il faut dire à haute voix que cette personne est morte. C'est bien que la parole agit sur l'esprit, l'aide tout en venant de lui.

J'ai même un exemple encore plus vieux que Louis XIV et tant pis si on m'accuse d'étaler ma science. Il y a quelques mois j'ai lu La mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré. Elles y parlent de Ptah. Je l'avais oublié, celui-là, rappelé à mon bon souvenir par Im, Great Priest Imhotep, manga de Makoto Morishita (bon manga d'ailleurs). Ptah fait partie des dieux principaux de Memphis, des dieux démiurges. Dans le Texte de Chabaka, d'à peu près 710 avant notre ère, il crée le monde. Nadine Guilhou explique que "c'est dans son coeur, dans son esprit, par la pensée, que le dieu-artisan Ptah conçoit le monde, lui donnant ensuite réalité par la parole". Conclusion : la parole c'est quand même bien pratique.

Du coup, mon interrogation c'est de savoir si parler sur Twitter est vraiment libérateur, revêt une vraie utilité pour elles ?

Déjà, mon interrogation, c'est de savoir si ça a une vraie utilité tout court. Encore une fois je n'ai suivi tout ça que de loin, alors je ne sais pas, mais je n'ai pas l'impression que l'on se soit vraiment demandé l'utilité et en ça la critique faite par Maya Khadra n'est pas tout-à-fait fausse : on dirait une riposte instinctive. Toutes ces femmes ont dénoncé ce producteur alors moi aussi je vais dire, je vais accuser, je vais livrer au déchaînement quelqu'un. Même si ce quelqu'un reste anonyme le plus souvent, parce que soi-même on en connaît pas le nom. Mais je n'ai pas l'impression qu'on se soit vraiment demandé avant de commencer ce que l'on voulait, ce qu'était la revendication derrière : des lois ? une prise de conscience ? une campagne de sensibilisation ? Mais surtout l'utilité pour celles qui parlent.

Au-delà de l'aspect du dépôt de plainte, qui n'est pas toujours possible ou pas toujours souhaitable parce que de toute façon on n'a pas de preuves, est-ce qu'il y a une vraie avancée pour ces femmes dans leur intimité profonde ? Quelqu'un disait dans C à vous il y a quelques jours, je ne sais plus qui, que derrière un écran c'était plus facile parce qu'on n'avait pas à affronter ou à appréhender la réaction de l'interlocuteur : on poste le message et c'est tout. C'est un avantage mais c'est aussi un inconvénient. Comme il est plus facile d'écrire que de dire, le bénéfice que l'esprit en retire n'est-il pas moindre ? (j'en sais rien, je pose vraiment la question, ce n'est pas rhétorique). Parler, mettre des mots, ça demande un effort, et je crois que le bénéfice qu'on en retire est à la hauteur de cet effort.

La parole a une vraie fonction, elle ne peut pas, je pense, être remplacée par l'écriture. Écrire et dire ça n'a rien à voir. Ptah a parlé. C'est fort, une parole. Dans une parole il y a le ton. Mais dans une parole il y a aussi l'écoute. Lire ce n'est pas écouter. Ce n'est pas pareil. Au-delà du fait que l'on n'ait pas le ton, d'ailleurs. Lire ce n'est pas écouter, et écrire ce n'est pas dire.

Du coup, avant même de parler d'utilité pour la société, pour ce qu'il se passera ensuite, je voudrais interroger l'utilité pour les femmes qui écrivent.

Et j'ajouterais qu'écrire sur internet, dans une dématérialité quand même, et écrire avec un stylo ce n'est pas pareil non plus. Quand on écrit avec un stylo je pense que le rapport à la matière, au toucher, apporte quelque chose de plus.

On pourrait aussi me rétorquer qu'écrire serait une première étape vers le dire. Je ne suis pas sûre. Évidemment on ne va pas pouvoir généraliser à mon cas mais j'ai quand même un exemple : l'autre jour on parlait de cette prise de parole (ou de non-parole) avec des bénévoles de la radio quand je fais la remarque que libérer la parole sur les réseaux sociaux ce n'est pas exactement pareil que de libérer la parole dans la "vraie vie" (je ne me souviens pas exactement de la manière dont je l'ai dit mais en gros c'était l'idée), et dans ma tête je pense à ajouter que, moi, par exemple, j'ai parlé de trucs dans des commentaires de blogs mais pas à des gens en face à face. Mais je me suis retenue. Donc en plus de ne pas libérer ma parole je ne libère même pas la non-libération de la parole. Pourtant je n'ai aucun problème à raconter mes petits soucis dans des commentaires de blogs, d'autant moins que c'était rien de grave dans le sens où, pour deux sur les quatre, je n'ai pas ressenti ça comme une agression, c'étaient des faits mineurs. Bref. Écrire et dire, ça n'a rien à voir.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Julian Smith/AAP