mercredi 20 décembre 2017

Le racisme et la polémique



Bonjour !

Je suis tout à la fois catastrophée, désespérée, stupéfaite, ébahie, et saisie de la plus grande surprise et d'un effarement certain. Dans une même journée j'ai appris l'existence d'une polémique autour d'un déguisement d'Antoine Griezmann et d'une phrase de notre Miss France qualifiant la chevelure de celle qui la précédait de "crinière de lionne". Le problème ? Le déguisement comme le qualificatif seraient racistes... Je suis sidérée. Alors je me suis mise à la recherche d'un truc à en sortir, autre que "oh mon Dieu c'est raciste" (puisque je ne le pense pas) ou que "mais ce n'est pas si grave" ; un truc qui, au mieux, donnerait à réfléchir, au pire ne m'attirerait pas les foudres des personnes en désaccord. Alors voilà, au lieu de vous partager ma sidération je vais vous partager mes réflexions.

D'abord, bon, il faut dire que la polémique autour des propos de Miss France n'est pas – au contraire de celle visant Antoine Griezmann – complètement à côté de la plaque. "Crinière de lionne" pose problème parce que les lionnes n'ont pas de crinière. Du coup dire "crinière de lionne", à mon sens, insiste sur le sexe de l'ancienne Miss, insiste sur sa personne et pas sur ses cheveux. Or, l'animalisation des femmes noires est régulière comme le rappelait Aloha Tallulah dans l'un de ces articles il y a quelques mois – ce qui me fait dire que si Miss France s'était arrêtée à "crinière" ou avait dit "crinière de lion" ça serait mieux passé. Néanmoins cependant toutefois (ça fait longtemps que j'ai pas dit ça !) la seule mention de "crinière" semble poser problème. Ah... ben je vois pas pourquoi, ou plutôt... ! Je vois pourquoi (animalisation) mais je ne suis pas d'accord. Je ne suis pas d'accord déjà sur l'emploi de "animalisation" qui est péjoratif, or notre langue regorge de comparaisons animales qui peuvent être mélioratives.

Si je vous dis que vous avez une mémoire de poisson rouge, effectivement, ce n'est pas très sympa ; mais si je vous dis que vous avez une mémoire d'éléphant, là, par contre, ça va vous flatter, et vous n'allez, normalement, pas me répondre "c'est honteux ! tu m'animalises". Ensuite, qu'est-ce qu'une crinière ? Une crinière c'est un attribut mâle de pouvoir, le gloire, de force : la crinière c'est l'image même du lion. Et une crinière c'est beau, c'est noble. Il n'y a pas de péjoration dans la comparaison à une crinière. Vous pourriez me dire "oui mais tous les trucs racistes sont pas péjoratifs, par exemple quand on dit que les Noirs courent vite". Certes. Mais je pense que... comment dire... la crinière ça ne rentre pas là-dedans, la crinière correspond davantage aux comparaisons animalières comme la "mémoire d'éléphant".

Vous savez... parmi les trucs que j'écris il y a des histoires juste comme ça, pour me vider la tête. J'y ai comparé, à plusieurs reprise et dans un contexte particulier (mon héroïne se bat pour sa survie voyez-vous (c'est cliché, je sais)), la chevelure de mon personnage à une crinière. Pas pour la réduire à l'état de bête idiote exclue de l'humanité, mais pour mettre en avant sa force à ce moment, sa volonté, sa détermination, pour exprimer son état d'esprit : l'instinct qui va faire qu'elle va sauver sa peau, voilà. Très souvent, quand je vois des femmes dans la rue avec une chevelure comme ça, très épaisse, flamboyante, que la femme soit noire ou pas, je me fais la réflexion qu'on dirait une crinière. Pas pour déshumaniser mais parce qu'une crinière c'est l'attribut noble du lion, c'est au lion ce que la couronne est aux rois. Point final.

Je ne pensais pas en écrire autant sur Miss France ! Bon. Le cas Antoine Griezmann est un peu différent. On a lu et entendu que lui est raciste, que pas lui mais ce qu'il a fait, que les spectacles des États-Unis, que la peau noire n'est pas un déguisement, et cætera, et cætera, et cætera. Et j'aimerais bien que des fois on arrête de faire des polémiques pour rien. Je ne crois pas, dans le fond, qu'Antoine Griezmann ait fait une chose intrinsèquement raciste.

Il y a deux choses : premièrement les spectacles d'il y a quelques décennies aux États-Unis visaient à se moquer des Noirs, à les tourner en ridicule, et ce n'est pas ce que fait Antoine Griezmann ; ensuite, et peut-être que vous allez me dire que j'exagère mais je suis prête à l'entendre, il ne s'est pas déguisé en "homme noir" : il s'est déguisé en joueur de basket qui, coup du sort (on ne choisit pas sa couleur de peau) se trouve être noir. Ce que je veux dire et avant que vous me tombiez dessus c'est que... si je me déguise en Chat Botté (celui de Shrek évidemment ! :P) je ne me déguise pas en chat : je me déguise en Chat Botté. Ce qui n'a rien à voir. Le Chat Botté est un chat, oui, mais c'est un chat particulier, c'est son personnage que je joue, et pas celui d'un chat d'une manière générale, ce qui signifie au final qu'il n'y a pas d'essentialisation. Vous me suivez ? Donc ce n'est pas raciste (et qu'on ne me dise pas que je ne peux pas m'exprimer sur le racisme parce que je suis blanche parce que ça va m'agacer, je vous le dis tout de suite (mais je suis quand même prête à discuter dans le calme (je sais me contrôler quand même !))) (et puis il faut aussi rappeler qu'Antoine Griezmann a expliqué avoir fait ça comme un hommage, or l'intention est importante, quand on fait quelque chose).

Mais surtout, le truc qui me paraît vraiment intéressant, c'est que, en fait, là où Antoine Griezmann a fait une erreur ce n'est pas tant en se déguisant qu'en publiant une photo de ce déguisement. Ce que je veux dire c'est que cette photo a un double contexte qui semble avoir été complètement oublié par la plupart des récepteurs. Un : le contexte de présentation de la photo légendée "80's Party" qui induit que la chose caricaturée n'est pas l'homme noir (comme je le disais plus haut) mais une personne, un représentant d'une époque ; deux : le contexte dans lequel la photo est prise : une soirée déguisée à thème. Je n'ai pas fait beaucoup de soirées déguisées dans ma vie (aucune en fait) mais il me semble que le propre de ces soirées c'est aussi d'exagérer les déguisements comme on pourrait exagéré un maquillage. Comme dans la pub de Cetelem vous voyez ? Quand il y a des faux sosie d'Elvis, de Marilyn Monroe, etc. Et puis, surtout, le propre d'une soirée déguisée, d'une soirée tout court peut-être, c'est d'être privée, et c'est là qu'est tout le problème.

Un déguisement comme celui-là, une blague d'humour noir ou graveleuse, ne peut se faire, je pense, que dans un contexte de confiance (réciproque). Quand je tente l'humour noir je ne le fais pas avec des gens que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas : je le fais en présence d'amis qui savent que je ne suis pas raciste/homophobe/etc. et qui savent que c'est de l'humour. Je ne vais pas publier une blague un peu limite sur les réseaux sociaux (déjà parce que j'ai pas de réseaux sociaux ou que je ne publie pas dessus, ensuite parce que l'humour à l'écrit c'est pas simple, et enfin parce que je ne sais pas qui est mon public).

Quand vous allez voir une pièce de théâtre un peu dérangeante, ou un spectacle d'humour noir, vous savez ce que vous allez voir, en principe vous savez que la personne n'est pas raciste mais dénonce le racisme, et, surtout, vous faites la démarche de vous-même, volontairement, en achetant un billet d'abord puis en vous rendant dans la salle ensuite. Or, ce tweet d'Antoine Griezmann, met dans le public un déguisement qui a été fait dans un contexte privé, pour des amis, des proches, dans une relation de confiance mutuelle, des gens que l'on connaît et qui nous connaissent. Dès que l'on publie sur les réseaux sociaux tout le monde a accès. Et on ne connaît pas l'histoire des gens, leur sensibilité, qui va faire qu'ils vont se vexer pour quelque chose, être blessés, là où des amis rient avec nous.

Je ne pense pas que le déguisement d'Antoine Griezmann soit raciste. Je pense qu'il l'est devenu à partir du moment où il a été perçu comme tel par une partie du public.

Là où il peut y avoir un problème majeur et très sérieux, c'est qu'à force de crier au loup sans le moindre recul pour tout et n'importe quoi, le jour où on criera au racisme pour un vrai propos raciste, un truc un peu insidieux et suintant, personne n'y prêtera vraiment attention parce qu'on en aura marre d'avoir eu des polémiques tous les trois jours (Macron, Griezmann et Miss France ça commence à faire beaucoup en peu de temps, quand même !). Et, aussi, je ne pense pas que ça soit en s'insurgeant sans recul que l'on combat le racisme...

Qu'en pensez-vous ?
Je pense que je ne me suis pas fait que des amis avec cet article ! x)

Source capture d'écran – Twitter/@AntoGriezmann

lundi 18 décembre 2017

Avancer en crabe

Bonjour !

Peut-être que vous vous souvenez que je vous avais dit cet été que je cherchais un Service Civique et que je ne savais pas ce que je ferais ensuite. Eh bien j'ai un projet. Un projet un peu fou, plus proche sans doute d'une lubie nouvelle, un projet bien plus irraisonnable encore que de n'avoir pas de projet du tout. Et, en fait, ce n'est pas tant le projet qui est intéressant que les réactions et les freins auxquels je suis confrontée.

Je voudrais, à la rentrée, faire une Licence de STAPS. Quand on ne me connaît pas on se dit "et alors ?". Et alors je vais vous dire : j'avais six sur vingt de moyenne en maths en Seconde (j'étais pas aidée par le prof, faut dire) ; j'ai fui dans un bac littéraire en partie pour échapper aux maths ; j'ai enchaîné sur une Licence d'Histoire ; et en Septembre ça fera six ans que je n'aurais pas fait de "sciences dures" ; je suis et ai toujours été nulle en sport, sans coordination ni conscience de mes membres. Autant vous dire qu'entre physiologie, biomécanique, anatomie, biologie, neurologie, et activités physiques la chute sera rude, dure, violente.

Une amie m'a dit "ça te sort d'où ?" : la réponse est simple : je n'en ai pas la moindre idée. Je vous dit : c'est une lubie. Alors j'ai commencé à me renseigner, à regarder les matières, les sites de plusieurs universités, je cherche, je fouille, j'envoie des mails, et voir des exercices de biomécanique à base de lettres avec des flèches dessus et plein de trucs à calculer ne suffit même pas à me dissuader. Je suis une poule à qui on a coupé la tête et qui fonce dans un mur.

D'ailleurs ça n'a pas échappé aux personnes que j'ai contactées en demandant si être nulle en maths était si terrible et quelles étaient les villes Erasmus pour la L2. L'un m'a dit "pour Erasmus on verra si vous êtes acceptée déjà en L1", un autre d'insister sur le fait qu'un bac S était fortement recommandé et une dernière de me préciser que les critères seraient les compétences scientifiques, sportives, et l'investissement associatif (ah ? y'avait pas sciences humaines en STAPS normalement aussi ? on s'en fiche de ça ? nan parce que j'ai une Licence d'Histoire quand même). Autant dire que moi qui sais pas faire une pompe je suis fichue. Une poule décapitée qui fonce dans un mur, je vous dis.

Mais surtout, et j'en viens à la raison du titre de cet article, j'ai discuté avec une amie en lui disant qu'après STAPS je ferais sans doute sociologie. Elle m'a dit qu'elle aurait adoré alors je lui ai répondu qu'après son Master elle pourrait toujours en faire, qu'il ne serait pas trop tard. Mais elle s'est esquivée en disant, en gros, qu'elle n'allait pas revenir à bac+1 quand elle serait à bac+5. Je trouve ça intéressant parce que ça veut dire que, quand tu es en haut de l'échelle, tu ne peux pas recommencer du bas d'une autre échelle. Mais elle aura bac+5 dans son domaine, pas dans un autre ! J'ai bac+3 en Histoire, pas en biomécanique – et pour cause ! (je fais un peu une fixette sur la biomécanique, vous remarquerez).

Je trouve que c'est assez intéressant sur la manière dont on conçoit le fait d'avancer. J'avance, alors je ne peux pas revenir à la case départ, je suis surdiplômée pour la case départ. Je trouve ça dommage parce que ça veut dire que cette amie ne fera pas sociologie juste parce qu'elle ne voudra pas retourner au début du début. Mais avancer ça ne veut pas forcément dire gravir l'échelle sans jamais en descendre. En faisant STAPS et sociologie j'aurais presque trente ans quand j'aurais fini mes études. Pourtant je serai toujours à bac+3. Est-ce qu'on pourra dire que je n'aurais pas avancé ? Je ne pense pas. Je n'avance pas vers le haut : j'avance en crabe, sur le côté, mais j'avance quand même. Je sortirai de mes études en ayant appris plein de choses, en ayant fait plein d'expériences, y compris Erasmus (si je suis acceptée "déjà en L1").

Je crois qu'au fond c'est assez français. C'est assez français de dire qu'on doit avancer vers le haut et qu'on ne peut pas revenir sur ses pas, ou faire un pas de côté pour changer de rail : la Licence amène à un Master et le Master à un métier ou à un Doctorat : on ne peut pas tout essayer, tenter, rebrousser chemin, faire des détours. On doit choisir. Mais moi je n'ai pas envie de choisir entre STAPS, sociologie et Histoire : moi je veux pouvoir tout faire. Même si je suis une poule qui fonce dans un mur.

Je vais souffrir. Mon esprit va souffrir, mon corps va souffrir, ma confiance en l'avenir et en moi-même va souffrir, mon goût pour les défis va souffrir ; tout ça parce que mon ambition n'a d'égal que mon imagination. Je vais souffrir quand mon pauvre corps déplumé percutera le mur de brique contre lequel il fonce à une vitesse trop enthousiaste pour être raisonnable.

Voilà. Je vous ai partagé mon projet (ma lubie !). Je ne sais pas trop pourquoi d'ailleurs. J'avais envie. Maintenant j'ai surtout envie de trouver un angle satisfaisant pour vous parler de la polémique autour d'Antoine Griezmann...

Source tableau – Edwaert Collier, Vanitas, Still Life with Books and Manuscripts and a Skull

samedi 11 novembre 2017

Rencontrer mon corps

Bonjour !

J'ai du mal à me lancer. Je ne suis pas très habituée aux articles personnels..., j'ai du mal à parler de moi "gratuitement", quand ça ne sert pas une démonstration, quand c'est juste pour parler de moi sans qu'il n'y ait aucun vrai fond. La peur de ne pas être intéressante peut-être, peut-être aussi mon manque de confiance en les autres. Mais il va quand même falloir que j'accepte de me faire un peu violence pour écrire cet article et que je m'y mette. Même si ça suppose de dire des choses un peu intimes, de me mettre en danger en me rendant vulnérable. C'est un mur un peu plus épais que celui qui enclot une zone de confort, c'est un mur avec un peu plus de bastions pour le garder. Mais il va quand même falloir que je m'y mette, quitte à supprimer l'article plus tard...

Alors aujourd'hui, sous vos yeux ébahis, je vais vous parler de moi, de mon corps. Encore un article sur le corps parmi tous ceux qui pullulent un peu partout sur internet, sur la blogosphère. Un article sur le corps parce que le corps est tout, que tout part de là. Un article sur le corps parce que nous vivons avec nos corps et qu'il semble difficile, comme je l'ai lu dans un article de psycho il y a quelques temps (mais alors pour vous dire qui était l'auteur...), de parler de nous en considérant que nous sommes des esprits désincarnés. Nous nous construisons avec nos corps, ils sont la manière dont on interagit avec le monde. Et c'est précisément mon problème.

Je n'ai aucune conscience de mon corps, aucune coordination. Enfant je me ridiculisais dans la cour de récré dans des tentatives risibles de faire la roue – une camarade avait proposé de m'aider faisant après moi ce que je faisais –, en sport (en gym surtout) je ne réussissais pas mieux et quand j'évitais de faire le poirier en disant que je ne savais pas la professeur insistait pour me voir faire quand même. Merci madame. Je ne comprends pas mon corps comme m'appartenant. Je n'aime pas qu'on me touche, j'évite de toucher les autres, et souvent je me dis que je ne le vivrais pas mal si je devais perdre un de mes membres dans un accident. En fait je fais une dissociation corps-esprit, en quelque sorte : il y a d'un côté mon corps, d'un côté mon esprit, mais ça ne forme pas un tout. Mon corps je l'ai maltraité et c'est en ça que je me suis un peu reconnue dans l'article Vivre mon corps d'Ars Maëlle même si nos problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes.

Je me suis un peu reconnue dans une certaine maltraitance du corps. Le mien a eu à subir quelques douches froides ou au contraire très chaudes. Des compulsions alimentaires aussi, où je m'enfilais une tablette entière de chocolat en une seule fois, presque arrêtées depuis quelques années que j'ai mis un mot dessus, mais qui font que je ne sais toujours jamais vraiment quand j'ai faim et quand j'ai juste envie de manger ; qui font aussi que, parfois, j'ai envie de manger sans avoir faim et faim sans avoir envie de manger (dans les deux cas je ne mange pas) ; qui font que je mange toujours vite, plus en me gavant qu'en mangeant d'ailleurs. Je n'ai jamais vraiment envie de manger. Je bois peu aussi, ce n'est sans doute pas très raisonnable. Depuis toujours je me mors l'intérieur des joues au sang, je m'arrache régulièrement la peau à des endroits différents selon les périodes (lèvres, etc.), je la tire et la tripote cette peau (nombril, articulations des doigts, lèvres, lobes d'oreilles ; un certain nombre de parties de mon corps y est passé). Je me suis aussi reconnue dans le conflit avec le corps, l'idée que mon corps essaye d'agir contre moi, même si ce n'est sans doute pas très marqué. Sans doute que le fait que, jeune ado, je ne veuille pas faire de sport pour ne pas transpirer dit aussi la manière dont je percevais mon corps et que c'était moins pour ne pas "me salir" que dans une tentative de contrôle. Sans doute que le fait que je me sois peu à peu intéressée au sport dit aussi la manière dont je perçois le corps en général.

Dans un autre article de psycho pour préparer un sujet sur les pratiques esthétiques des femmes j'ai lu que la distance à laquelle on se tenait par rapport au miroir, et comment on se tenait devant lui (de face ou légèrement de profil) disait aussi le rapport que l'on entretient avec son corps. Le miroir c'est simple : je m'en tiens loin, et j'aime bien quand je vois toute ma silhouette d'un coup. D'ailleurs je parle de silhouette et pas de corps. Si je m'approche trop je vois tous les défauts, tous les boutons, les poils, la cellulite, la grain même de la peau... C'est pour ça que je m'en tiens loin, je pense, pour tout gommer. C'est aussi pour ça que j'aime les collants (qui font aussi disparaître les doigts de pieds, la pilosité), et les ombres qui ne sont que silhouettes élégantes, projections de ce que je vois, je crois que je pourrais dire. Dans les ombres il n'y a pas les visages non plus. J'aime bien les ombres. Et je me tiens loin de mon corps devant le miroir, j'imagine que ça symbolise la distance que j'ai par rapport à lui dans mon esprit.

Je ne me mets jamais nue, sauf pour me laver. Je n'aime pas. Je crois qu'un peu comme pour les ombres les vêtements gomment tout, m'empêchent de voir mon corps, me le cachent. Je crois qu'il y a un peu de ça, au final. Mon corps je le perçois mal. Je suis toujours surprise quand je me regarde dans une glace parce que l'image que j'en ai dans la tête n'est pas la bonne. Je ne connais pas mon corps. Et je ne sais pas le contrôler.

Cette année je suis en Service Civique dans une autre région, je vis toute seule alors j'ai décidé d'en profiter pour me mettre au sport (oui, parce que devoir sortir de chez soi, se voir interroger et devoir répondre où on va ça me fatigue, ça me procure une certaine forme de stress, et l'idée que l'on puisse me juger par l'endroit où je vais me gêne – ce qui est ridicule, nous sommes bien d'accord, mais enfin on se traîne les problèmes psychologiques qu'on se traîne, hein). Nouvelle ville, nouvelle vie. Un peu. Alors j'ai regardé un petit peu, et j'ai choisi l'aïkido. C'est beau l'aïkido. Je me suis dis que ça allait m'obliger à me coordonner, à prendre conscience de mon corps, de où est mon bras où est mon coude. Et puis, l'idée bien en tête, j'ai réalisé que pour faire de l'aïkido on était obligé de se laisser toucher par les autres et de toucher les autres. Oups.

En allant à la première séance j'ai compris que mon problème avec mon corps dépassait la simple conscience (et donc coordination qui en découle). En fait ce n'est pas seulement que je n'ai pas conscience de mon corps par rapport à moi-même ; je n'ai pas conscience de comment mon corps est (où est mon pieds, comment sont tournées mes hanches, etc.) et je n'ai pas conscience de la manière dont mon corps est dans le monde, agit par rapport au corps des autres, d'ailleurs je perçois assez difficilement la manière dont le corps des autres agit dans le monde. Quel pied avance quand on avance telle main pour faire telle prise ? C'est un mystère. Je n'ai pas de vision d'ensemble du corps.

Nous ne sommes pas censés être des esprits désincarnés, évoluant sans corps, et pourtant dans le fond c'est comme ça que je me vis : sans corps. Avec un corps que je ne sais pas investir. Ces derniers mois (années ?) il y a une grande question qui m'obsède : si je touche mon genou (par exemple) avec ma main je sens que ma main touche mon genou mais pas mon genou sentir ma main (je ne sais pas si je suis claire) alors que si je pose quelque chose sur mon genou je vais le sentir, vous voyez ? Mais comme nous avons davantage de nerfs dans les mains que dans les genoux si je touche mon genou avec ma main je ne sentirais que ce que touche ma main et pas ce qui est touché par ma main. Et ça me perturbe. Comme si mon corps était une tête ou esprit, deux mains, deux pieds à la rigueur, et c'est tout. Comme si mes bras et mes jambes n'existaient pas puisque je ne sens pas avec eux. Un peu comme un petit Rayman, vous voyez ? Mon corps est pour moi un mystère. Comme si l'on ne faisait pas partie de la même dimension lui et moi (d'ailleurs je dis "lui et moi" et pas "nous"). Mon corps est un mystère. Je me suis lancée pour mission de me l'approprier, de l'investir comme étant mien. D'ailleurs ça me fait penser qu'un jour j'ai cru m'être rendue compte que je disais "mon pied" comme j'aurais pu dire "mon lit" : quelque chose m'appartenant n'étant pas moi mais à moi. Alors que nous sommes aussi notre corps.

Ce corps que je ne connais que dans ses grandes lignes, sa silhouette, sa globalité, j'ai décrété que j'allais aller à sa rencontre. Je vais rencontrer mon corps.

Quel est votre rapport à votre corps ?

Source photo – pas trouvé

vendredi 3 novembre 2017

J'affirme : questionnements sur la légitimité de la prise de parole

Bonjour !

C'est un peu compliqué pour moi de commencer cet article, parce que j'ai peur de tomber dans un ton de règlement de compte ou quelque chose comme ça, alors que ce n'est pas mon but. Le fait est que j'ai eu quelques problèmes avec une blogueuse après avoir commenté longuement un de ses articles (tellement longuement que le commentaire était plus long que l'article xP). Elle a répondu à mon commentaire, j'ai répondu à sa réponse, et elle s'est vexée. Je sais que parfois, quand j'écris un commentaire, il y a de la passion et que cette passion peut être prise pour de la colère alors je comprends quand la personne se vexe mais là il n'y avait aucune passion, alors je n'ai pas compris. Je me suis excusée platement, et j'ai expliqué le pourquoi du comment. Mais quelques jours plus tard mes commentaires n'apparaissaient pas et moi j'étais vraiment perturbée, tant et tant que j'en ai parlé par mail avec Léonie. Et puis comme ça me perturbait vraiment j'ai un peu insisté, je voulais vraiment une réponse de cette blogueuse – ce n'est plus de la persévérance, c'est de l'acharnement (mais pas du harcèlement, faut pas pousser). Et j'ai eu une réponse. Qui m'a stupéfaite mais là n'est pas le sujet. En fait, il y avait dans cette réponse quelque chose de très intéressant du point de vue de la prise de parole, et comme Léonie m'avait déjà fait une remarque très intéressante je me suis dit qu'à partir de là il y avait une véritable réflexion à mener sur ce thème.

Léonie m'a dit que, dans mes commentaires, j'avais été très affirmative et que ça avait pu laisser penser que je détenais la vérité, ou que, comme a laissé entendre cette blogueuse, je voulais "imposer ma vision". C'est intéressant du point de vue de la prise de parole parce que ça pause la question du placement de la personne qui parle par rapport au récepteur (qu'il soit lecteur ou auditeur). J'ai du mal à expliquer à vrai dire mais, en gros, la question est de savoir si la personne doit apparaître sûre de ce qu'elle dit ou prendre maintes précautions dans ses propos.

C'est vrai, quand je donne mon avis, pour peu qu'il soit un peu construit et à peu près abouti, je suis affirmative. Mais affirmer ne veut pas dire écraser les autres avis, ou ne pas considérer les autres avis, les trouver idiots, etc. Affirmer, le CNRTL dit que c'est "rendre ferme, consolider", "exprimer nettement" ou encore "formuler énergiquement ou nettement une vérité (positive ou négative)". Énergiquement ça ne veut pas dire avec mépris ou condescendance, ça peut être avec passion, aussi, parce qu'un sujet nous intéresse ou nous enflamme. Mais, ce qui m'intéresse surtout, c'est "rendre ferme" et "exprimer nettement".

Avant un partiel, cette année, un de mes professeurs nous a cité Nicolas Boileau-Despréaux : "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément". J'affirme mon avis quand il est suffisamment abouti. Ce qui ne veut pas dire que j'écrase celui des autres ni qu'il est parfaitement fini, bien au contraire puisque bien souvent et encore sur le dernier article certains de mes lecteurs mentionnent des angles, des faits, des choses, que je n'avais pas traités parce que pas perçus et qui viennent enrichir ma pensée ou, comme Darkrevette sur l'article sur les statues de Colbert, me poussent à la préciser, à chercher d'autres exemples pour être plus claire. Donc ce n'est pas parce que j'affirme que j'énonce une vérité générale.

Affirmer c'est bien aussi. Je me souviens que l'une des premières critiques d'un professeur à propos de mes commentaires de textes c'était que je disais tout le temps, dans tous les paragraphes, presque avant chaque idée "il semblerait que". Mon professeur m'avait dit : "ne dites pas "peut-être" ; affirmez". Moi, j'étais pas bien sûre que c'était une bonne idée parce que j'étais pas bien sûre de ce que je disais et je ne voulais pas foncer avec assurance dans une idée fausse. Mais quand même, il fallait affirmer. Affirmer c'est bien aussi. Je me souviens aussi que le monsieur qui nous aidait à la radio me disait "affirme-toi, on dirait que tu t'excuses quand tu poses tes questions, on dirait que tu t'excuses d'être là".

Parfois, quand je lis les commentaires sur mon propre blog ou sur ceux des autres, je trouve des prises de précautions comme "mais ce n'est que mon avis, hein" ou "c'est mon avis mais on peut penser autrement", ce genre de choses... je me demande si ça ne revient pas à s'excuser de penser différemment voire même de penser tout court ! Je me demande aussi si elles ne nuisent pas à la netteté du propos dans la mesure où, le temps qu'on lise la parenthèse, on s'est déconcentré de ce qui était dit avant. Je me demande si ce n'est pas diluer le propos, en un certain sens.

Aussi, là où je parle de prise de précaution, c'est que l'on dirait que ces personnes disent ça comme pour éviter que l'auteur ou l'autrice de l'article ne lui tombe dessus en lui reprochant de ne pas être d'accord... Mais, surtout, la formulation me pose problème. Ce n'est "que" mon avis. Comment ça, "que" ? Ce n'est pas "que" : c'est ton avis. Pourquoi l'abaisser ? Pourquoi t'excuser d'avoir un avis ? Pourquoi faire comme si la chose contestable dans cet avis était qu'il était tien ? Pourquoi le rabaisser, le faire tout petit ? Le monsieur qui nous formait à la radio l'année dernière disait qu'il n'y avait pas de "petite" chronique : c'est une chronique, point. Ici c'est un peu le même principe : ce n'est pas "que" ton avis, c'est ton avis, point. En fait, on peut raccrocher cela à la question de la légitimité à parler. Ou de la peur de ne pas en avoir assez.

L'autre jour Aylis de Et dans mes mots, dans un article qui n'avait presque rien à voir, a mentionné cette question de la légitimité. Elle disait que le fait de vérifier ses sources avant d'affirmer des choses renforçait "la légitimité du propos". D'un côté je comprends totalement ça – et j'y ai pensé aussi –, mais, d'un autre côté, ça me pose problème. Ça me pose problème parce que ça suppose que pour parler il faut être légitime. En fait, étayer son avis avec des faits scientifiques (de sciences humaines ou de sciences "dures") permet surtout de pouvoir s'appuyer sur quelque chose d'un peu concret, une base un peu ferme de laquelle on peut partir, mais la mention de la légitimité me gêne dans la mesure où ça sous-entend plus ou moins qu'il y a des personnes qui ne sont pas légitimes à parler, ou que l'avis de certaines personnes est plus légitime que celui des autres.

En un sens c'est vrai : il y a les experts, les historiens, les sociologues, les économistes, etc., invités dans les media pour analyser, expliciter, expertiser. Mais, parmi les gens lambda, je ne crois pas qu'il y ait de personnes plus légitimes que d'autres.

Pour être sûre de ce que je disais je suis allée chercher la définition de légitimité et j'ai été très surprise (j'aurais pas dû, j'ai été confrontée à la notion de légitimation pendant mes études, mais je n'avais pas connecté les neurones avec la légitimité : conclusion : je suis lente) : légitimité : "qualité, état de ce qui est légitime, conforme au droit, à la loi". Ah ? Ah. Donc, en gros, s'il existe des personnes légitimes pour parler alors ça signifie qu'elles ont le droit à la parole et que donc il y a des personnes, illégitimes, qui n'ont pas ce droit. Dans une démocratie peut-on affirmer que certaines personnes n'ont pas le droit à la parole ? On peut. Mais ça ferait mauvais genre.

Là où, dans sa réponse, la blogueuse avec qui j'ai eu un petit soucis dit quelque chose d'intéressant, c'est que, en fait... elle m'a dit que ça la dérangeait que je publie beaucoup de commentaires sous ses articles (deux, donc... un et une réponse à sa réponse (hors les deux commentaires d'excuses)) parce que ça pouvait décourager les personnes qui voudraient dire quelque chose mais craignaient de ne pas être assez intéressantes. Je trouve ce qu'elle dit là absurde et en même temps assez intéressant.

D'une part ça sous-entend que, si certaines personnes n'osent pas prendre la parole (écrire, en l'occurrence, ce qui change pas mal de choses) c'est de la faute des autres. Si un locuteur second (second parce que s'exprimant en réaction, en réponse, à un propos) craint de donner son avis c'est de la faute d'un autre locuteur second et pas du locuteur premier... mais le locuteur premier aussi peut impressionner, ou se faire mal comprendre (combien de gens ont considéré en lisant mes articles affirmatifs que je ne m'intéressais pas à leur avis et que ce n'était pas la peine de le donner alors que je pense et souhaite tout le contraire ? je n'ose pas imaginer...). D'autre part ça revient à dire que, pour encourager quelqu'un à parler on va l'interdire à quelqu'un d'autre : ou comment boucher un trou en en creusant un autre. C'est intéressant parce que ça questionne l'équilibre de la prise de parole.

Je ne nie pas que, dans une salle, avec des personnes autour d'une table, une personne monopolisant la parole devrait sans doute se faire reprendre par le modérateur pour laisser un peu de temps aux autres (mais pas pour l'empêcher de donner tous ses arguments ou quoi que ce soit). Or il me semble que ce problème ne se rencontre pas à l'écrit : le temps d'une part est distendu (on peut répondre à un commentaire deux jours après) et pas limité par le contexte d'une table ronde par exemple ; ensuite on ne peut pas écrire tous en même temps comme on peut parler tous en même temps : on doit attendre d'avoir lu entièrement le commentaire de quelqu'un avant de commencer à lui répondre (parce qu'"écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu." disait Jules Renard).

Surtout, comment être sûr qu'en empêchant quelqu'un de parler on va favoriser la parole d'un autre ? Ce n'est pas parce que la personne n'aura plus face à elle un discours jugé intimidant qu'elle aura plus confiance en elle et en son avis. Si une personne ne se sent pas légitime à prendre la parole le problème ne vient pas des autres mais bien d'elle-même : prendre la parole suppose d'être capable de s'affirmer mais surtout d'avoir confiance en son avis, en son intérêt et en le fait qu'il apporte quelque chose à la discussion. Si une personne est intimidée par l'avis développé de quelqu'un c'est, il me semble, qu'à la base cette personne a un problème de confiance en elle sur la prise de parole. Ce n'est pas en fermant le clapet de la personne qui ose parler que l'on enrichie le débat mais bien en débloquant la personne timide en lui faisant comprendre qu'il n'y a pas besoin d'être "assez intelligent" ou "suffisamment légitime" pour prendre la parole.

Je ne pense pas qu'il y ait des personnes plus légitimes que d'autres (hors experts, scientifiques, etc., peut-être) à prendre la parole. J'ai une très mauvaise culture musicale et cinématographique, et je n'y connais rien en économie. Quand on aborde ces sujets-là je dis que je ne peux pas répondre, parce que je ne m'y connais pas assez... mais pas que je ne m'y connais pas assez pour être légitime : que je ne m'y connais pas assez pour avoir un avis. Je ne peux pas partager un avis que je n'ai pas. Alors que la légitimité (ou son absence) serait de ne pas penser avoir le droit de donner son avis. Tout le monde a le droit de donner son avis, même s'il n'est pas parcouru de tout plein de faits scientifiques. Les faits scientifiques, les connaissances, ne sont pas la condition de l'existence de l'avis : ils servent cette existence en lui donnant un peu corps, un peu consistance.

Chacun doit se sentir libre de donner son avis. Moi j'aime bien quand mes lecteurs n'hésitent pas à me donner le leur, surtout s'ils ne sont pas d'accord, et je me sens aussi presque honorée quand le commentaire est long, parce qu'un commentaire long on met du temps à l'écrire, donc ça veut dire que la personne a pris le temps de s'arrêter dans ses affaires et à pris le temps d'exposer son avis, et ça c'est chouette, c'est gentil. Bref. Personne n'est plus légitime qu'un autre pour ouvrir la bouche ou, plutôt, personne n'est moins légitime qu'un autre pour ouvrir la bouche.

Ce n'est pas "que" votre avis : c'est votre avis !

Qu'en pensez-vous ? Quel est votre avis ? :P

Source photo – Erin Williams

jeudi 26 octobre 2017

#Balancetonporc : écrire ce n'est pas dire

Bonjour !

J'ai suivi ce phénomène un peu de loin, un peu vite-fait, rapidement saoulée de n'entendre parler que de ça quand j'allumais la télé, quand j'ouvrais internet... j'ai suivi vite-fait, sans grand intérêt mais en me demandant un peu quand même comment j'allais en parler... et le fait que je ne trouve pas dit sans doute quelque chose de mon désintérêt assez manifeste pour toute cette histoire. Même les critiques qui ont été faites ne m'ont pas attirées plus que ça (pourtant, j'aime bien critiquer moi :P). Puis finalement il y a un petit truc qui me chiffonne un petit peu... on parle de libération de la parole alors qu'il n'y a pas parole, précisément, puisque la parole c'est parler, et qu'écrire ce n'est pas parler.

Je ne nie pas que l'écriture a une réelle utilité, une vraie fonction, sinon je n'écrirais pas, ni ici ni des romans. Mais écrire ce n'est pas dire. Écrire peut permettre d'extérioriser, voire de rendre un peu plus vrai, un peu plus matériel, dans le sens où on voit les mots. Mais la parole a quelque chose de plus.

Je sais que ce n'est pas un vrai argument mais : on a parlé avant d'écrire. La parole c'est ce qui permet de communiquer – mieux ! – d'expliciter dans le monde sa pensée. D'ailleurs parler en réfléchissant aide à réfléchir. Souvent je parle toute seule, ça m'aide à réfléchir. Louis XIV l'a remarqué aussi et il l'a même écrit dans ses Mémoires : "En parlant de nos affaires, nous n'apprenons pas seulement beaucoup d'autrui ; mais aussi de nous-mêmes. L'esprit achève ses propres pensées en les mettant au-dehors.". La parole c'est aussi ce qui permet de réaliser. J'avais lu ou entendu quelque part un jour que, quand quelqu'un meurt, il faut dire à haute voix que cette personne est morte. C'est bien que la parole agit sur l'esprit, l'aide tout en venant de lui.

J'ai même un exemple encore plus vieux que Louis XIV et tant pis si on m'accuse d'étaler ma science. Il y a quelques mois j'ai lu La mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré. Elles y parlent de Ptah. Je l'avais oublié, celui-là, rappelé à mon bon souvenir par Im, Great Priest Imhotep, manga de Makoto Morishita (bon manga d'ailleurs). Ptah fait partie des dieux principaux de Memphis, des dieux démiurges. Dans le Texte de Chabaka, d'à peu près 710 avant notre ère, il crée le monde. Nadine Guilhou explique que "c'est dans son coeur, dans son esprit, par la pensée, que le dieu-artisan Ptah conçoit le monde, lui donnant ensuite réalité par la parole". Conclusion : la parole c'est quand même bien pratique.

Du coup, mon interrogation c'est de savoir si parler sur Twitter est vraiment libérateur, revêt une vraie utilité pour elles ?

Déjà, mon interrogation, c'est de savoir si ça a une vraie utilité tout court. Encore une fois je n'ai suivi tout ça que de loin, alors je ne sais pas, mais je n'ai pas l'impression que l'on se soit vraiment demandé l'utilité et en ça la critique faite par Maya Khadra n'est pas tout-à-fait fausse : on dirait une riposte instinctive. Toutes ces femmes ont dénoncé ce producteur alors moi aussi je vais dire, je vais accuser, je vais livrer au déchaînement quelqu'un. Même si ce quelqu'un reste anonyme le plus souvent, parce que soi-même on en connaît pas le nom. Mais je n'ai pas l'impression qu'on se soit vraiment demandé avant de commencer ce que l'on voulait, ce qu'était la revendication derrière : des lois ? une prise de conscience ? une campagne de sensibilisation ? Mais surtout l'utilité pour celles qui parlent.

Au-delà de l'aspect du dépôt de plainte, qui n'est pas toujours possible ou pas toujours souhaitable parce que de toute façon on n'a pas de preuves, est-ce qu'il y a une vraie avancée pour ces femmes dans leur intimité profonde ? Quelqu'un disait dans C à vous il y a quelques jours, je ne sais plus qui, que derrière un écran c'était plus facile parce qu'on n'avait pas à affronter ou à appréhender la réaction de l'interlocuteur : on poste le message et c'est tout. C'est un avantage mais c'est aussi un inconvénient. Comme il est plus facile d'écrire que de dire, le bénéfice que l'esprit en retire n'est-il pas moindre ? (j'en sais rien, je pose vraiment la question, ce n'est pas rhétorique). Parler, mettre des mots, ça demande un effort, et je crois que le bénéfice qu'on en retire est à la hauteur de cet effort.

La parole a une vraie fonction, elle ne peut pas, je pense, être remplacée par l'écriture. Écrire et dire ça n'a rien à voir. Ptah a parlé. C'est fort, une parole. Dans une parole il y a le ton. Mais dans une parole il y a aussi l'écoute. Lire ce n'est pas écouter. Ce n'est pas pareil. Au-delà du fait que l'on n'ait pas le ton, d'ailleurs. Lire ce n'est pas écouter, et écrire ce n'est pas dire.

Du coup, avant même de parler d'utilité pour la société, pour ce qu'il se passera ensuite, je voudrais interroger l'utilité pour les femmes qui écrivent.

Et j'ajouterais qu'écrire sur internet, dans une dématérialité quand même, et écrire avec un stylo ce n'est pas pareil non plus. Quand on écrit avec un stylo je pense que le rapport à la matière, au toucher, apporte quelque chose de plus.

On pourrait aussi me rétorquer qu'écrire serait une première étape vers le dire. Je ne suis pas sûre. Évidemment on ne va pas pouvoir généraliser à mon cas mais j'ai quand même un exemple : l'autre jour on parlait de cette prise de parole (ou de non-parole) avec des bénévoles de la radio quand je fais la remarque que libérer la parole sur les réseaux sociaux ce n'est pas exactement pareil que de libérer la parole dans la "vraie vie" (je ne me souviens pas exactement de la manière dont je l'ai dit mais en gros c'était l'idée), et dans ma tête je pense à ajouter que, moi, par exemple, j'ai parlé de trucs dans des commentaires de blogs mais pas à des gens en face à face. Mais je me suis retenue. Donc en plus de ne pas libérer ma parole je ne libère même pas la non-libération de la parole. Pourtant je n'ai aucun problème à raconter mes petits soucis dans des commentaires de blogs, d'autant moins que c'était rien de grave dans le sens où, pour deux sur les quatre, je n'ai pas ressenti ça comme une agression, c'étaient des faits mineurs. Bref. Écrire et dire, ça n'a rien à voir.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Julian Smith/AAP

mardi 26 septembre 2017

Media : l'objectivité imaginaire

Bonjour !

J'ai toujours des problèmes d'internet (raison pour laquelle il n'y a pas de photo à cet article) mais j'ai encore des choses à dire. Hier sur Franceinfo ils parlaient du fait que la France Insoumise ait annoncé vouloir créer un medium et plusieurs personnes interrogées étaient contentes, disant qu'enfin il y aurait un « media libre » face à tous les autres media prétendument dans la poche du Président. Cela me laisse assez songeuse à vrai dire.

Déjà, le fait que les media traditionnels soient dans la poche d'Emmanuel Macron n'est pas prouvé et, au contraire, il semble qu'ils s'attachent plutôt à démontrer le contraire, à l'image de Quotidien sur TMC qui, à la suite du discours présidentiel à Athènes, avait à sa tête un Yann Barthès brandissant ledit discours imprimé via le site de l'Élysée, déclarant fièrement que la rédaction de l'émission l'avait lu et affirmant tout de même ne pas voir de quoi parle Emmanuel Macron quand il explique qu'il n'a pas dit que les Français étaient des « fainéants » puisqu'il parlait des « quinze ans de politique ». Moi, ce discours, je l'ai lu. Attentivement. Les quinze ans, je les vois. Ce que je constate c'est donc que Quotidien voulait sans doute s'amuser, comme à son habitude, et en profiter pour montrer s'ils peuvent critiquer le pouvoir. Autre exemple avec les journalistes qui critiquent le gouvernement, le Président, etc., et le soulignent bien en disant « on va encore recevoir un appel de l'Élysée ». À mon avis les media traditionnels ne sont pas tant que ça dans la poche du Président (quel que soit ce Président)... mais ça fait partie de la communication de l'opposition de le dire et de le répéter.

Ensuite ça me paraît vraiment étrange et particulier de considérer qu'un medium mis en place par un parti ou un mouvement politique puisse être libre et indépendant. Que les media traditionnels soient tenus par de grands patrons émeut une partie du public, mais qu'un mouvement politique lance sa propre chaîne de télé (la dernière fois que j'en ai entendu parler il était bien question d'une chaîne de télé) semble tout-à-fait cohérent et — Dieu merci ! — nous allons « enfin » pouvoir avoir un « media libre ». Je ris. Le discours politique, et ce qu'il prenne la forme d'un discours, d'une interview, ou même d'un tweet, fait partie de toute une communication, d'un objectif bien précis. D'ailleurs ce n'est pas réservé au discours politique : à partir du moment où on prend la parole en public on a un objectif. C'est le cas de beaucoup de monde (je n'ose pas dire « tout le monde ») et depuis longtemps.

Mon prof d'Histoire médiévale de l'année dernière nous a dit que le parchemin et l'encre ça coûte cher. Donc non seulement on écrit avec des abréviations pour réduire le nombre de caractères sur une ligne mais, en plus, on n'écrit pas pour rien. Et j'ai enfin compris ce que voulait dire un autre prof quand il nous répétait de nous demander « pourquoi ce document existe ? » ; tel chroniqueur des croisades veut mettre en exergue le pouvoir royal, tandis que tel autre veut montrer l'horreur du comportement des croisés. Parce que le parchemin ça coûte cher, alors on n'écrit pas gratuitement. Et même, bien plus tôt dans l'Histoire, Thucydide qui pourtant prétend être objectif dans son récit de la Guerre du Péloponnèse laisse des indices qui montrent qu'il est Athénien et préférerait sans doute que ce soit sa cité qui emporte la victoire (le titre lui-même : en Grèce à l'époque on donne au nom de la guerre le nom de l'ennemi : lutte guerre du Péloponnèse pointe ça région de Sparte comme ennemie).

Aujourd'hui rien n'a changé. Quand j'écris un article je ne le fais pas gratuitement. Je veux faire passer un message que ce soit un appel au dialogue et à l'ouverture de la parole comme j'ai pu le faire dans mon dernier article sur les statues de Colbert ou quand j'ai parlé de non-mixité, ou que ce soit pour une tentative de remise en perspective historique ; j'essaye de participer au débat de manière constructive. Un conte ce n'est pas une histoire gratuite : de même qu'il y a une morale derrière, de même une prise de parole cache un message, une volonté, un but.

De là il est difficile de reprocher aux journalistes des medias traditionnels leur manque d'objectivité puisque l'objectivité n'existe pas. Par l'angle choisi, par la conclusion donnée, par les propos mis les plus en avant, un journaliste va donner, tout comme Thucydide, des indices de ce qu'il pense. Le mieux que l'on puisse demander aux journalistes n'est pas l'objectivité mais l'honnêteté intellectuelle et l'objectivation — le fait de reconnaître, par exemple, qu'un argument d'un adversaire puisse être viable, valable et juste — ; ce qui m'a poussée à critiquer le traitement de Quotidien, et d'autres journalistes, sur le discours à Athènes d'Emmanuel Macron : le magazine de TMC se targue d'avoir lu le discours qu'il brandit à l'antenne pour finalement ne démontrer que sa mauvaise foi.

Dans le micro-trottoir de Franceinfo une femme félicite le fait que nous allons enfin, grâce au medium de la France Insoumise, avoir des « débats ». Oui, peut-être, il faut voir... mais ça m'étonnerait beaucoup que, dans ces débats, les intervenants critiquent beaucoup ça France Insoumise puisqu'ils s'exprimeront sur un support qui lui appartient. Libre ? Vous avez dit libre ?

La liberté de la presse est une vraie question, et ceux qui l'empêchent ne sont parfois pas des acteurs extérieurs (gouvernements, grands patrons...) mais les journalistes eux-mêmes. Dans son spectacle Vends deux pièces à Beyrouth Jérémy Ferrari prend sur scène ce qu'il présente comme un document interne à Action contre la faim qui pointe certains disfonctionnements (manque de personnel pour distribuer la nourriture, par exemple) de l'ONG et il déclare avoir présenté le document à des journalistes qui ont refusé d'en parler. Pourquoi ? Parce que ce sont les ONG qui les amènent sur le terrain : mieux vaut donc ne pas se brouiller avec elles. Il n'y a pas sûre ça censure supposée qui soit en cause, mais aussi l'autocensure !

Quand j'ai laissé un message sur Hellocoton pour signaler la mauvaise foi des journalistes à l'égard du discours à Athènes d'Emmanuel Macron, Jesuisuneguerriere m'a répondu qu'il existait des media alternatifs. Je ne suis pas sûre que la désertion des media traditionnels soit une solution dans la mesure où fermer les yeux sur un problème ne l'a jamais fait disparaître. Ce qu'il faudrait, c'est obliger les journalistes à regarder le problème, à s'interroger sur la perception que le public a d'eux ; c'est changer les choses de l'intérieur, et non leur tourner lutte dos. Pour qu'un pays se porte bien il faut que sa presse se porte bien. Tourner le dos aux media traditionnels n'aidera pas la presse à se mieux porter — au contraire, je pense.

Je me suis un peu éloignée du sujet de l'objectivité, du coup, mais je pense que c'était important de dire tout ça et que, finalement, ça fait partie de la réflexion globale de l'objectivité fantasmée que certains voudraient voir chez les journalistes.

Le medium de la France Insoumise ne sera pas plus libre que les autres media en ce sens que les gens ne sont pas objectifs d'une part et que, d'autre part, qui la France Insoumise veut d'un medium c'est parce que, si je ne me trompe pas, elle estime que les media traditionnels ne lui laissent pas correctement la parole et qu'elle décide de la prendre. Évidemment elle ne va pas la prendre pour de critiquer négativement : elle va la prendre pour diffuser ses idées. Je n'ose pas utiliser le terme de « propagande » qui serait peut-être un peu fort (et je n'ai ni internet ni dico pour vérifier si ça collerait) mais c'est quand même un peu l'idée, dans le fond. Ce ne sera sans doute pas un medium libre puisqu'il dépendra d'un mouvement politique, avec tous les enjeux de communication que ça suppose pour ceux qui s'autoproclament « première force d'opposition ». Peut-être sera-t-il plus libre par rapport au pouvoir en place mais... ce n'est même pas sûr car cela suppose que le pouvoir en place possède les media ce qui, comme je ne disais au début de l'article, est sans doute à largement nuancer.

Les journalistes ne sont sans doute pas parfaits, ne sont sans doute pas tous de bonne foi, ne font sans doute pas tous bien leur travail... mais cela vaut pour tous les corps de métiers et ça ne doit pas jeter le doute sur tous les autres. Ils ne sont pas objectifs pas parce qu'ils font mal leur travail mais parce que personne ne l'est. Nous sommes tous guidés par nous idées, par ce que nous pensons être le vrai, le juste, le bien, par nos convictions, enfin. Nous ne sommes pas des machines qui analysons des données (et encore, on pourrait sans doute faire un robot subjectif) mais des êtres humains avec des émotions. Cela n'est pas mauvais dans la mesure où les émotions aident à la raison, mais cela fait que l'on ne pourra jamais atteindre l'objectivité. Ni nous, ni les journalistes qui sont aussi des êtres humains. Je pense, finalement que, quelque part, prétendre que le medium de la France Insoumise sera libre c'est tomber dans la communication de ce mouvement et de certains politiques en général qui se complaisent dans une critique acerbe des media.

L'objectivité tant recherchée n'est qu'une chimère. Elle est imaginaire. Quand nous l'aurons compris nous pourrons parler d'autres choses, et faire des critiques un peu plus constructives aux media.

Qu'en pensez-vous ? Faites-vous confiance aux media ? Que pensez-vous du fait qu'un mouvement politique veuille créer le sien ?

Source photo – Cedric Sam

dimanche 24 septembre 2017

Déboulonner Colbert, invisibiliser la question raciale

Bonjour !

Ce soir j'écoutais C Politique à moitié endormie quand tout à coup mon oreille attrape un sujet qui me sort de ma torpeur : Rokhaya Diallo vient parler en plateau de la proposition de déboulonner les statues de Colbert, de retirer son nom des rues, etc., sous prétexte qu’il est instigateur du Code Noir et esclavagiste. Elle dit qu’il faut condamner le fait qu’il ait été à la base d’une « entreprise criminelle ». Bon. Bof. On ne peut pas condamner quelqu'un pour un fait qui, à l’époque de sa réalisation, n’était pas un crime. Sinon, comme l’a très bien souligné Alain Finkielkraut lui aussi invité ça ne se termine jamais – je reprends ses exemples : Jules Ferry colonialiste, Voltaire antisémite… Certes, le récit de l’Histoire c'est aussi un rapport de force… Mais à ne se souvenir que des personnes qui n’ont pas été discriminantes on ne va jamais s’arrêter : au Moyen Âge, Venise et d’autres, mettaient en place des mesures (comme des impôts) antisémites. Alors qu’est-ce qu’on en fait ? Au XVIIème et XVIIIème il y avait beaucoup de personnes en faveur de l’esclavage, du colonialisme : on enlève tous les noms de rues, de lycées, les statues ? C’est ridicule.

C'est une question de mémoire, mais la mémoire est multiple. L’esclavagisme et le colonialisme étaient des idées du temps. Je pense que l’on ne peut pas effacer cette Histoire et encore moins en invisibilisant les personnes concernées de l’espace public. Je pense que l’on doit utiliser cette Histoire pour s’interroger sur nos problèmes actuels, pour les éclairer, pour se souvenir aussi que, si tout n’est pas parfait, il y a eu des améliorations. La mémoire est multiple. Et les choses évoluent. Le fondateur des Jeux Olympiques modernes ne voulait ni Noirs ni femmes… c’est raté… pour le meilleur ! Je pense que pour régler les problèmes il faut se souvenir, pas rendre invisible. La proposition du déboulonnement des statues de Colbert ne fera qu’aggraver les choses ; ça revient à cacher le problème, cette partie de notre Histoire commune, sous le tapis. Ce n'est pas en cachant sous le tapis la poussière que l'on la fait disparaître. Ce n'est pas parce que l'on ne voit pas que ça n’existe pas. C'est ce qu'apprend l'enfant : quand il cache ses yeux de ses mains, le monde autour de lui est confisqué à sa vue mais existe toujours.

Rokhaya Diallo a expliqué que c’était pour mettre en avant de nouvelles figures, des figures dans lesquelles chacun pourra se reconnaître. C’est stupide et, surtout, impossible. Nous sommes sept milliards sur la planète ; il y a des gens de couleurs de peau différentes, d’ethnies différentes, de clans, de peuples, d’Histoire différents ; il y a des gens multiples. Jamais les femmes, les hommes, les Noirs, les Asiatiques, les descendants d'esclaves, d'Indiens d’Amérique, etc. ne pourront se reconnaître dans une seule personne. Notre Histoire est traversée par la répression des Juifs, l'esclavagisme, le colonialisme, avec, dans certaines époques, une prise très forte de ces idées sur la société, ce qui implique que beaucoup de personnes ont pu y être sensibles. On ne peut pas changer l’Histoire, mais on peut s’en servir pour aller plus loin, pour nous améliorer.

C Politique avait mis en arrière plan « héros ou bourreau ? », mais les grands hommes et femmes de l’Histoire ne sont ni des héros ni des bourreaux : ce sont des personnes comme vous et moi, avec parfois des idées que nous ne partageons plus dans nos sociétés actuelles mais qui avaient ces idées parce que c'étaient les idées du temps, parce qu'ils pensaient être dans le vrai, et, finalement, avaient ces idées pour les mêmes raisons que les êtres humains fabriquent dans leurs esprits des idées.

Quand Rokhaya Diallo dit que lorsque nous donnons le nom d'une rue à un personnage nous héroïsons ce personnage je ne suis pas tout à fait d’accord. Ce n'est pas exactement que nous faisons d'eux des héros. C’est plutôt que nous décidons de nous souvenir d’une partie de leur vie, de leur personnalité, qui raisonne aujourd'hui, dans l'époque actuelle, que nous voulons faire ressortir, mais ça ne veut pas dire que nous mettons de côté et cachons et dissimulons les parties un peu plus dérangeantes. On donne à des écoles le nom de Jules Ferry parce qu’il a œuvré pour l’éducation : point final.

Pour régler les problèmes il faut en parler. Pour supprimer le tabou autour du sexe et éduquer les jeunes il faut en parler. Pour combattre le racisme il faut en parler. Ce n’est pas en invisibilisant que les problèmes se règlent. Et jamais aucune personnalité ne pourra rassembler tout le monde.

Conclusion : même quand je galère avec internet je publie des articles x)

Qu'en pensez-vous ? Êtes-vous en faveur du déboulonnage des statues "polémiques" ?

Source photo – areims

lundi 4 septembre 2017

Fake news : de la vieille question des fausses nouvelles

Bonjour !

Ce matin j'écoutais la matinale de Franceinfo quand tout à coup ils se proposent de démonter un fake news paru sur le site de Sputnik selon lequel, à Stockholm, un homme a dû payer une amende pour avoir mangé du bacon devant trois musulmanes en hijab, pour insulte au sentiment religieux et incitation à la haine. En fait, après vérification des sources suédoises, il s'est avéré que c'était un peu plus compliqué que ça : l'homme s'est planté devant les trois femmes – qui ne parlaient pas suédois – et leur a demandé de manger le bacon. Quand elles se sont levées pour changer de place, il les a suivies et insultées. Ce que je trouve intéressant c'est que c'est typiquement le genre de fausse nouvelle auxquelles on croit parce que ça s'inscrit dans un certain contexte et que, ce sur quoi il faudrait vraiment s'interroger ce n'est pas si c'est vrai ou pas mais pourquoi on y croit.

En 1921, Marc Bloch, référence incontournable quand on parle d'Histoire, publie dans la Revue de synthèse historique un article à propos des fausses nouvelles de la guerre (que vous pouvez trouver ici). L'idée c'est que finalement on en a rien à faire que la nouvelle soit fausse du moment qu'elle a eu un impact sur l'Histoire – ici la réaction violente des Allemands face aux Belges qu'ils croyaient auteurs d'atrocités. Et, là où il dit quelque chose d'intéressant pour notre question c'est que "l’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes."

Des lecteurs ont cru à cette histoire à Stockholm parce que nous sommes dans un climat quand même relativement tendu, dans lequel on se plaint de "ne plus pouvoir rien dire", dans lequel on a l'impression que les associations sautent à la gorge des humoristes pour un oui ou pour un non, qu'on riait mieux avant ; dans un contexte dans lequel on demande aux musulmans de se désolidariser des attentats, où il y a le doute, la suspicion... du coup pas étonnant qu'une prétendue décision de justice qui viserait à limiter les libertés individuelles pour ne pas blesser les minorités ait trouvé un public, des crédules, qui ont pensé pouvoir s'en resservir pour dire "mais vous voyez ! on ne peut plus rien dire !". Surtout que l'on croit plus facilement les mensonges qui "confortent notre vision du monde" – comme nous l'apprend le National Geographic de Juin de cette année. Surtout que c'est une nouvelle qui ne vient pas d'un obscur compte Twitter (même si je ne sais pas si dans les faits ça aurait changé grand-chose – je pense au mythe autour de la création des minions) mais d'un média.

Il s'est passé un peu la même chose dans les années 1960 avec le mythe des féministes radicales états-uniennes qui auraient brûlé leurs soutien-gorges. C'est pourtant faux. Mais ça s'inscrit, comme l'a expliqué Christine Bard dans un court article, dans un contexte où le feu était un outil de protestation. Et les antiféministes vont s'en resservir. En fait, les féministes radicales s'étaient bel et bien débarrassées de leur sous-vêtement mais dans une "poubelle de la liberté", avec d'autres objets. Pourtant le Times avait affirmé l'utilisation du feu ; et là, il y a effectivement un homme condamné pour avoir mangé du bacon devant des musulmanes, sauf que le média a légèrement oublié de préciser les détails de l'affaire (comme c'est fâcheux).

Marc Bloch parle aussi des journaux, assez rapidement parce que ce n'est pas son sujet ; il dit que la fausse nouvelle de presse est fabriquée (ce qui n'a rien d'étonnant) et qu'elle "est forgée de main d’ouvrier dans un dessein déterminé" (en même temps on prend rarement la parole pour rien). Le problème c'est que si les journalistes peuvent facilement vérifier ce genre d'histoires et rétablir la vérité, le lecteur lambda ne le peut pas et, de toute façon, prouver qu'une nouvelle est fausse ne change rien selon George Lakoff, linguiste cognitiviste qui a répondu au National Geographic pour son numéro de Juin, et ça parce que les gens évaluent un fait à travers "un réseau de préjugés et de croyances préexistantes". Une expérience menée par une psychologue a même prouvé que, même si les personnes admettent avoir eu tort, une semaine plus tard ils sont revenus sur leur pensée initiale.

Du coup je pense que les journalistes feraient mieux de ne plus perdre leur temps à traquer les fake news mais de chercher à expliquer pourquoi on y a cru, à s'interroger sur ce que ça dit de notre société, de ses peurs et éventuellement de ses haines. Encore une fois je trouve cette histoire d'homme condamné pour avoir mangé du bacon assez symptomatique des craintes de certains de voir les libertés des uns réduites dans un souci de caresser les minorités dans le sens du poil, de ne pas les vexer, les choquer, etc. ; assez révélateur des tensions qui entourent la question du vivre-ensemble. Je pense que cette fausse nouvelle n'aurait pas marché si elle avait concerné une autre minorité ou communauté religieuse (comme des bouddhistes végétariens) et qu'elle n'a fonctionné que parce que, ou en grande partie parce que, ça concernait des musulmanes (voilées qui plus est) dans un contexte d'attentats et d'une certaine méfiance et défiance.

Là où l'on pourrait aussi s'interroger sur notre société c'est que, si les fausses nouvelles ne sont pas nouvelles ce qui l'est c'est qu'elles ont une force de propagation assez inouïe ; que tout le monde peut en propager de manière à ce que tout le monde soit au courant ; comme cette personne sur Facebook qui avait révélé une origine controversée aux minions alors que c'était complètement faux, et qui avait elle-même admis avoir voulu faire une expérience sur le fake news. On est plongé dans des informations, tout le temps, à tel point qu'on ne prend pas le temps de douter et de s'interroger avant de retweeter (je généralise, évidemment, mais c'est l'idée). Pourtant prendre un peu de recul et se demander pourquoi telle ou telle nouvelle nous touche pourrait être la meilleure manière de ne pas en répandre de fausses, puisque prouver qu'elles sont fausses ne sert à rien.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Dew'blup

samedi 2 septembre 2017

Digital intox

Bonjour ! :)

L'autre jour Estelle de Gloupsy Chérie se demandait dans un article si la digital detox était devenue un sujet de société ou si elle se bornait à être une simple mode. Il semblerait que le sujet prenne un peu d'ampleur ; mais pas tant que ça quand on constate par une petite recherche sur Hellocoton que relativement peu d'articles ont été publiés, mais un peu quand même quand on sait que des professionnels ont mis en place des séjours dévolus à vous détoxiquer. Et, en fait, lire deux articles sur le sujet le même jour m'a poussée à la réflexion. Pas particulièrement à propos de ma consommation du numérique en ce sens où je n'ai absolument pas besoin d'une digital detox (ceci n'est pas du déni ;P), mais un peu de manière générale et comme j'aime bien ne pas faire comme les autres j'ai décidé de vous parler de digital intox.

Ce n'est pas seulement pour faire un jeu de mot, c'est parce que de fait je me suis fait intoxiquer quand la tendance est plutôt à la détoxication – en témoigne ce restaurant qui interdit aux clients de prendre leur téléphone à table. En fait, comme vous le savez si vous avez lu mon précédent article, je suis à la recherche d'un Service Civique et cette recherche m'a forcée, depuis disons Juin, à peu près, je ne sais plus trop à vrai dire, à devoir allumer mon téléphone dès que je me levais, à l'avoir toujours avec moi, à portée de main, au cas où on m'appellerait, à ne l'éteindre qu'à une heure où il était entendu qu'on ne pouvait plus m'appeler, à retourner le chercher quand je m'étais rendue compte que je l'avais laissé dans une autre pièce et, surtout, à toujours laisser le son... et tout ça a véritablement fini par me peser parce que j'avais l'impression d'être esclave de mon téléphone (et ne m'a absolument pas empêché de rater un entretien téléphonique, en plus xD).

Déjà il faut dire que ce n'est pas moi qui ai demandé, ado, à avoir un téléphone. C'est à l'entrée du collège, plus ou moins, que mes parents m'ont dit que ça serait bien que j'aie un téléphone alors que, très sincèrement, ça ne m'intéressait pas plus que ça, pour des raisons dont je ne me souviens pas vraiment, juste que ça ne m'attirait pas particulièrement. Du coup la relation que j'ai avec mon téléphone a longtemps été (continue à être ?) un peu particulière. Je ne téléchargeais et ne télécharge toujours pas un tas d'applications à la mode, et je pouvais laisser mon téléphone dans un coin, en silencieux, jusqu'à ce qu'il se décharge et que j'en aie besoin... une semaine plus tard ; généralement ça arrivait pendant les vacances. Et je peux toujours l'abandonner dans mon sac à main.

Bon, il faut dire aussi que je n'ai jamais eu des tas d'amis ni une vie sociale hyper foisonnante et donc pas de discussions à rallonge avec mes contacts. Même aujourd'hui, presque dix ans après, mon téléphone n'est pas la première chose que je touche le matin, et rarement la dernière que j'éteins le soir – si je l'utilise c'est pour des vidéos d'ASMR dont je n'écoute que le son. Même aujourd'hui je n'ai pas des dizaines de contacts avec qui discuter et planifier des rendez-vous. Je n'ai toujours pas Messenger, ni Facebook, ni Twitter, ni Snapchat, ni Instagram que j'ai même supprimé l'autre jour parce que je ne m'en servais pas (ainsi que mon compte Twitter, d'ailleurs). Autant vous dire que je suis le contraire d'une accro à mon téléphone, aux réseaux sociaux, et au doux son des notifications.

Du coup, devoir allumer mon téléphone dès le matin, l'avoir avec moi, le son allumé au cas où je recevrais un message, un appel, ne pas pouvoir regarder la télé tranquille ou plutôt vivre dans l'éventualité que mon appareil allait me sommer de faire attention à lui a vraiment commencé à me peser et à me stresser et au bout de deux mois et demi je suis bien contente d'être dans le creux de la vague et de pouvoir me relâcher un peu. D'ailleurs ça me fait penser que j'entendais quelqu'un, à la radio, je ne sais plus qui, dire qu'un jour il discutait avec un philosophe dont le téléphone avait sonné. Il n'avait pas répondu. "Vous ne répondez pas ?" qu'il demande ; et à l'autre de répondre "On ne me sonne pas". Je pense que ça dit bien la relation que nous devrions avoir à notre téléphone.

En fait je me suis dit que le problème n'était pas la quantité de fois que nous touchions notre téléphone dans une journée, où si nous avions laissé les notifications pendant les vacances... Je ne crois pas que la dépendance se mesure seulement à la quantité, je pense que ça se mesure aussi au type de relation dans le sens où la question que nous devrions nous poser est "sommes-nous maître ou esclave ?".

Pendant les mondiaux de lutte qui se tenaient à Paris et comme apparemment certains téléphones avaient du mal à passer dans l'Arena, notre responsable nous avait fait installer Whatsapp pour que nous puissions tous discuter, nous tenir au courant des journalistes qui essayaient de filouter avec les règles, etc. Comme c'était au moment où j'en avais déjà marre d'avoir mon téléphone toujours sur moi j'étais vraiment hostile à la question. Quand tout à coup j'ai découvert des choses extraordinaires : un : on peut mettre la discussion en silencieux ; deux : on peut demander à l'application de s'éteindre quand l'écran du téléphone est éteint : miracle. Du coup je jetais un œil à l'application, assez régulièrement, mais seulement quand je le souhaitais, et je ne le sentais pas vibrer dans ma poche pour un oui ou pour un non : je gardais le contrôle. Pourtant, pendant cette semaine, et parce que je m'en servais aussi de réveil le matin, il a été allumé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais je ne l'avais pas constamment à la main pendant mes visites des musées, ni lors des heures de pause, ni dans le métro : je n'étais pas dépendante de lui pour passer un bon moment, prendre cinquante-mille photos et me distraire. Ça ne me pesait pas. J'étais maître, et je crois que c'est ça la clef, être maître.

Le problème c'est que les réseaux sociaux se développent dans un besoin quand ils ne le créent pas et attention, qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : ce n'est pas la faute des réseaux sociaux. Il n'y a rien de pire pour moi sur le sujet que d'entendre ou de lire : "c'est la faute à Instagram". Quoi ? Hein ? Non... euh... hééééé ? Pas du tout. Faut arrêter avec ça maintenant. Comme je vous le disais quand je vous parlais de la virulence sur les réseaux sociaux : ils sont un outil : un couteau peut tuer ou nous aider à faire la cuisine.

Mais les réseaux sociaux s'inscrivent dans un besoin. Un besoin de communication d'abord. Ma soeur par exemple, qui a dix-neuf ans, n'utilise pas les SMS pour communiquer mais seulement et exclusivement Snapchat. Du coup, si on lui enlève Snapchat, ça va être un peu compliqué. Elle s'est aussi fendu d'un truc du genre "Instagram c'est ma vie !". Voilà. On a des jeunes, et des moins jeunes, qui communiquent par les réseaux sociaux et exclusivement par eux, or la communication, pour les animaux sociaux que nous sommes, c'est indispensable.

Indispensable aussi le besoin d'extimité comme l'appelle Serge Tisseron*. En fait, l'extimité, c'est le besoin de mettre des morceaux de son intimité dans le public afin d'avoir des retours dessus pour les valider, avoir une meilleure estime de soi, aussi, et enrichir son intimité. Et de la même manière que les réseaux sociaux répondent au besoin de communication ils répondent aussi au besoin d'extimité : chacun peut y raconter sa vie, par morceaux choisis, avec, en plus, un pseudo qui permet une distanciation dans l'éventualité où il n'y aurait pas de retour ou des retours négatifs**. Et je me demande si le fait que certaines blogueuses ne montrent qu'une vie parfaite ne va pas aussi de paire avec le fait qu'elles n'ont pas de pseudo et bloguent sous leur vrai nom : pas de moyen de distanciation, donc ; pour prendre du recul sur les mauvais retours il faut une autre stratégie : ne pas avoir de mauvais retours : avoir une vie parfaite.

D'autant que, comme le dit Serge Tisseron, le désir de se montrer est fondamental chez l'être humain. Mais aussi que, quand on s'adresse à un public, notre système d'autoprésentation change "dans le sens d’une conformité à ce qui est attendu". J'ajouterais aussi une mention à un autre article, plutôt dirigé vers le corps, mais dont l'extrait que je vais vous mettre, un peu sorti du contexte du coup, pourrait aussi s'appliquer, je pense : "Nul n’échappe désormais à sa responsabilité face à l’image qu’il donne aux autres, il vaut ce que vaut son image"***. Bref, je m'égare. Mais l'article sur l'extimité est très intéressant et je vous invite à le lire !

Tout ça pour dire que si nous devenons accro aux réseaux sociaux c'est parce qu'ils se proposent de répondre à nos besoins mais, qu'en réalité, il ne tient réellement qu'à nous de décider si on veut assouvir ces besoins par les réseaux sociaux ou par d'autres moyens. Tout ça pour dire aussi que les réseaux sociaux ne sont pas des sirènes mangeuses d'Hommes : ils sont ce que nous faisons d'eux. Ce peut être grisant d'exister exclusivement ou presque par le regard des autres et d'ailleurs il est important, comme le rappelle Serge Tisseron, pour les êtres humains, "de se montrer pour exister".

Je ne sais pas si la digital detox est devenue un sujet de société, peut-être qu'elle devrait. Au final, il ne tient qu'à nous de décider ce que nous voulons faire avec et des réseaux sociaux. C'est parce qu'ils répondent à nos besoins que nous en devenons dépendant et c'est parce qu'ils deviennent parfois le seul moyen de répondre à nos besoins que nous en venons à avoir besoin d'eux.

Qu'en pensez-vous ? Quelle est votre relation aux réseaux sociaux ? Besoin d'une digital detox ?

Source photo – Sanmal

*Je vous renvois à un article qui la met en lien avec l'intimité mais aussi l'intimité sur internet : Tisseron Serge, « Intimité et extimité », Communications, 2011/1 (n° 88), p. 83-91. URL : http://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-83.htm
**Perea François, « Pseudonyme en ligne. Remarques sur la vérité et le mensonge sur soi », Sens-Dessous, 2014/2 (N° 14), p. 15-22. URL : http://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2014-2-page-15.htm
***Le Breton David, « D’une tyrannie de l’apparence : corps de femmes sous contrôle », dans Éthique de la mode féminine. Paris, Presses Universitaires de France, « Hors collection », 2010, p. 3-26. URL : http://www.cairn.info/ethique-de-la-mode-feminine--9782130578154-page-3.htm

mercredi 23 août 2017

Le périple, ou la recherche d'un Service Civique

Bonjour !

Je pourrais vous parler de mon bénévolat aux mondiaux de lutte mais comme je n'ai pour le moment fait qu'un seul jour et que je n'ai pas le droit de publier de photos (ni même vraiment d'en prendre à vrai dire) ça attendra un peu. Et puis, quand même, faut bien dire : j'aime bien râler, alors si je dois choisir entre un article où je vous raconte une expérience comme les blogueuses lifestyle et un article où je râle, eh bien je choisis l'article où je râle xD Bon ceci dit je ne vais pas faire que râler, j'ai quand même de vraies interrogations derrière (enfin je crois).

Je ne suis pas contente. Pas contente du tout, même. Comme vous savez peut-être (je vous en parlais là) j'ai décidé de chercher un Service Civique pour la rentrée. Et je me retrouve confrontée à un problème que je n'avais pas vraiment prévu : la distance. La plupart des missions auxquelles je candidate apprécient le fait que j'aie déjà un peu d'expérience en radio mais, à chaque fois, la première question c'est "je vois que vous êtes loin, comment vous allez faire ?". Comment ça "comment je vais faire" ? Étant donné que je ne vais pas faire sept heures de train par jour pour un Service Civique je vais déménager : que veux-tu que je fasse d'autre, au juste ? Alors j'ai bien compris qu'ils voulaient s'assurer que j'ai remarqué la distance et que j'aie une solution au problème, et ça se comprend : ils n'ont pas envie de me dire oui pour que je me désiste au dernier moment en disant que je n'ai pas trouvé de toit à me mettre sur la tête, mais il faudrait songer à tourner la question autrement, dans ce cas...

En fait, j'ai vraiment du mal à comprendre que la distance soit un critère dans le sens où, a priori, si je candidate, c'est que j'ai pris en compte cet élément et que je pense être capable de le gérer. Une dame me fait remarquer qu'avec un Service Civique on ne gagne pas grand-chose : certes, mais si je candidate c'est que j'ai confiance en le fait que je vais pouvoir déménager. J'ai tenté de la rassurer tant bien que mal mais je pense qu'elle s'était déjà fait une idée sur la question. D'un autre côté ça se comprend car elle m'a dit qu'ils avaient déjà eu des problèmes avec des personnes vivant moins loin que moi. Pour une autre mission j'ai cru marcher sur la tête. J'avais eu un entretien téléphonique (pendant lequel on n'avait pas su répondre à ma seule question concernant leur annonce, d'ailleurs) et le monsieur me dit qu'il faudrait vraiment que je me déplace pour que je puisse voir les studios, la ville, etc. Je comprends qu'il préfère que je puisse dire si oui ou non la région me plaît, mais croit-il vraiment que je vais faire plus de dix heures de train dans la journée (sans compter le prix du billet) pour à peine une heure d'entretien ? Ensuite, il me propose une autre ville de rencontre, un peu plus proche. Mais ne voulait-il pas me rencontrer pour qu'on voie les studios ? Et en fait ce n'est même pas le problème : ça me fait toujours dix heures de train au bas mot dans la journée pour une heure d'entretien. Je veux bien le faire, mais il faut me payer plus que 470€ par mois. Autant me dire tout de suite que vous ne voulez pas de moi, au lieu de me faire passer pour celle qui ne fait pas les efforts parce qu'elle ne veut (peut ?!) pas se déplacer.

J'en discutais tout à l'heure avec une amie qui m'a dit qu'elle a eu le même problème quand elle a candidaté pour un Service Civique relativement loin, dans une branche très différente de la mienne. Du coup je me pose des questions. On nous rabâche qu'il faut être flexibles et mobiles et quand on est mobile on nous demande pourquoi et on nous le reproche. J'ai du mal à saisir... Une collègue des mondiaux me disait que c'était vraiment bizarre de trier les gens sur ce critère-là alors que s'ils cherchent des gens c'est qu'ils en ont besoin. Mais en fait ils ont tellement de candidats dans leur région (un des Services Civique où j'ai candidaté avait, à ce qu'ils m'ont dit, une quinzaine de candidats et seulement trois personnes venant d'une autre région) qu'ils peuvent se permettre ce genre de choses. Mais évidemment ! si on est refusé dans les autres régions à cause de la distance, on se rabat sur la nôtre, et c'est sans doute ce qu'il va m'arriver si les deux dernières missions pour lesquelles j'attends encore des entretiens me refoulent à cause du kilométrage.

Je ne sais pas s'il y a quelque chose à faire pour sensibiliser les organismes à ça (je ne suis pas vraiment favorable au tout-réglementé) mais je pense qu'il faut trouver une solution parce que ce n'est pas une situation satisfaisante. Découvrir une autre région, se déplacer, c'est super enrichissant, mais si on nous empêche de le faire on ne le fera plus et on ira nous le reprocher. Je pense aussi qu'il y a un problème entre ce qui est présenté et la réalité du terrain. On présente le Service Civique comme quelque chose d'ouvert à tous, pour lequel on n'a pas besoin de beaucoup d'expérience (et encore moins de diplôme, d'ailleurs je pense qu'ils n'ont pas le droit de prendre ça en compte), qui permet d'apprendre, mais, sur la réalité du terrain, les associations sont débordées, parfois en train de remonter la pente et de sortir la tête de l'eau et, dans les faits, elles n'ont pas le temps de former des gens et prennent ceux qui maîtrisent déjà la question. Bien sûr, je sais que c'est le jeu du marché de l'emploi : le plus qualifié gagne, un Service Civique n'est pas une formation, il faut quand même que la machine tourne...

Que fait-on si aucun Service Civique dans notre région ne correspond à nos ambitions, nos envies, nos projets ? On doit s'empêcher de candidater hors des frontières du département sous prétexte que c'est loin ? Mais enfin on n'a pas un pays aussi grand que les États-Unis quand même... !

Je m'interroge vraiment sur l'importance que l'on accorde à la mobilité. On ne peut pas à la fois nous dire "bougez !" et à la fois nous dire "mais pourquoi faire autant de kilomètres? comment vous allez faire ?". C'est ridicule. Et ça m'agace.

Qu'en pensez-vous ? Avez-vous fait un Service Civique ? Comment s'est passé la recherche ?

Source photo – Agence service civique / François Guenet

jeudi 10 août 2017

Le sport, la triche et le héros

C'est pas beau des adversaires qui s'encouragent ? ;)
Bonjour !

Je galère à écrire cet article, pourtant je veux juste partager avec vous une réflexion très simple sur la triche et le dopage, et les championnats du monde d'athlétisme (dont la mascotte est absolument génialissime :P) m'en donnent une occasion de par l'accueil réservé par le stade à Justin Gatlin avant sa course et les commentaires qui ont été fait après sa victoire notamment. Je trouve que l'on est très dur envers les athlètes qui se dopent ou se sont dopés par le passé alors qu'au final le dopage c'est "juste" de la triche. La différence entre la manière dont on considère la triche des gens lambda et la triche des athlètes s'explique à mon avis en partie par le régime de jugement moral complètement différent.

Je peux dire en toute sincérité que je n'ai jamais triché et quand je dis ça les gens s'étonnent et disent que eux ont déjà triché, et racontent ce qu'ils ont fait, comment, etc. Et j'ai l'impression, quand j'entends les récits de triches, que les gens sont fiers, que c'est une victoire d'avoir contourné ou enfreint la règle et de ne pas avoir été pris. Et, quand des gens se font prendre et doivent attendre cinq ans avant de repasser un examen ça ne fait pas la Une des JT, et cinq ans plus tard on ne refait pas de reportage sur eux en doutant qu'ils passent "proprement" leur examen. Pourtant, pour les athlètes, le doute est toujours là.

Alors vous allez me dire que je suis bien gentille et que les produits dopants, consommés pendant de longues années, créent une mémoire musculaire et que donc même quand l'on revient propre on continue de ressentir les effets du dopage et que donc ma comparaison ne vaut pas. Oui, c'est vrai, sur ce plan-là ma comparaison ne vaut pas et c'est pour cette raison que je ne fais pas de comparaison sur ce plan-là mais sur le plan du "régime de jugement moral". Il y a presque une fierté à dire que l'on a réussi à tricher, mais quand c'est un athlète on lui tombe dessus, et ce à cause du fait que l'athlète est censé être le représentant des valeurs du sport.

Le sport véhicule des valeurs de tolérance, de vivre ensemble, d'honnêteté, de fidélité, de respect des règles et des gens, de dépassement de soi, d'humilité, de courage, d'honneur, d'esprit d'équipe, et de toutes les valeurs positives dont est capable l'humanité (même si un article du Monde met en avant les nouveaux vices, et qu'il est difficile pour des athlètes homosexuels de se déclarer comme tels). Du coup on considère les athlètes comme des héros et on attend d'eux qu'ils soient irréprochables : honnêtes, humbles, souriants, etc. On ne veut pas voir, je pense, les athlètes comme des gens lambda, qui peuvent tricher, que ce soit par eux-mêmes ou en étant, quand jeune, influencés. Parce qu'il ne faut pas oublier qu'un certain nombre d'entre eux est jeune. Quentin Bigot, vingt-quatre ans, s'est dopé à dix-neuf. Shawnacy Barber, vingt-trois ans ; Sam Kendricks, vingt-quatre ans. Et un certain nombre qui n'en a même pas encore atteint vingt, comme Kylian Mbappé, dix-huit ans. Ça n'excuse pas le dopage, ou des comportements très limites de certains footballeurs, mais ça peut expliquer certaines choses.

Mais on ne veut pas voir les athlètes comme des gens lambda, faillibles, parce qu'ils sont nos héros, ceux qui portent l'image et les valeurs de nos pays, à tel point que peut-être avons-nous oublié qu'ils sont aussi des humains.

Se doper c'est mal, et tricher ce n'est pas bien, mais peut-être que si on se rappelait que les athlètes ne sont pas des héros mythiques malgré leur courage, leur force, et leur exemplarité apparente, mais des hommes et des femmes, on serait moins durs avec eux, et je crois que ça ne pourrait pas faire de mal. Ça ne veut pas dire arrêter la lutte antidopage, ça ne veut pas dire cesser les sanctions et les suspensions, ni ne plus être ferme ou commencer à faire du cas par cas, mais être un peu plus bienveillant. La bienveillance ça ne tue pas ;)

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Reuters

mercredi 2 août 2017

Pourquoi parle-t-on de nos corps ?

Bonjour !

Question hautement intéressante du corps qui a secoué (ébranlé ? chatouillé ?) quelques blogs ces derniers jours. Entre autres et d'abord le dix-neuf Juillet avec un billet de Delphine du blog Les Jolis Slims, puis un article de Caroline (Pensées by Caro), le tout sur fond de critique du body positivisme sur lequel je ne m'étendrai pas car c'est un fourre-tout innervé de plusieurs courants hétérogènes. Cependant il y avait dans ces articles des choses qui m'ont interpellée et qui m'ont forcée à sortir de la léthargie dans laquelle je m'étais plongée ces derniers jours (pour ne pas dire ces dernières semaines) et dont je ne sortais que pour manger, me poussant à la réflexion qu'un paresseux est sans doute plus actif que moi à l'heure actuelle. Ces remarques c'est d'abord Delphine qui pose la question de savoir pourquoi il faut sans cesse en revenir au corps ; et Caroline qui voudrait que l'on ne mette plus l'accent sur la beauté et déclare que la beauté comme sujet de société ne l'intéresse pas (c'est bien dommage, parce qu'il y en a, des choses à dire !).

Alors, vaillante et pleine d'énergie (à pas bouger de mon lit ou de mon canapé je peux en revendiquer, de l'énergie, vous pensez !), j'ai bouleversé mon programme de la journée à base de championnats du monde de beach volley ; j'ai rallumé mon PC de cours, j'ai rouvert mon cours d'Histoire de l'art sur le corps ; je me suis emparée de Comment le voile est devenu musulman ? de Bruno Nassim Aboudrard dont je vous ai déjà parlé ; et j'ai cherché frénétiquement entre les pages du catalogue de l'exposition Chamanes et divinités de l'Équateur précolombien (dont je vous ai parlé ici) ; j'ai demandé à Google la première "Vénus" préhistorique et le tout m'a pris un match de volley complet : ô frustration conflictuelle avec la jouissance d'écrire un article complet, documenté, et à peu près pensé (j'ai même pris des notes pour rien oublier !).

Commençons. Pourquoi parle-t-on de nos corps ? Déjà, pour l'utilisation que nous en faisons, qu'elle soit consciente ou non. Notre corps nous sert à communiquer. Que ce soit par la danse, notre communication corporelle (croiser les bras, ce genre de choses), nos vêtements, ou même nos tatouages. De nombreuses civilisations ont utilisé le tatouage dans leurs sociétés de manière bien plus fondamentale que nous ne le faisons aujourd'hui. C'est notamment le cas des peuples de l'Équateur précolombien qui, par exemple, à la suite d'un rite d'initiation, marquent le corps comme mise en évidence du nouveau statut. Cette marque prend la forme d'un tatouage, de scarifications, ou d'une nouvelle coupe de cheveux ; elle permet de "reconnaître l'individu en tant que membre adulte du groupe social". Le tatouage avait des motivations d'ordres esthétiques et sociales. Il pouvait servir à marquer l'appartenance ethnique, le rang, la hiérarchie, ou conférer des honneurs pour un événement spécial (dans le cadre de la guerre par exemple). Le tatoué ou le scarifié devait endurer la douleur et ainsi être purifié et protégé contre les maladies. Le tatouage avait une importance telle que seuls des experts tatouaient et que "ne pas se faire tatouer était un déshonneur, et comportait le risque de se placer en dehors de la société".

Communiquer en ornant notre corps, utiliser notre corps, ce n'est pas nouveau. Notre corps nous sert, à travers la mode, qu'elle soit alternative ou traditionnelle, à montrer qui nous sommes, notre caractère, et à nous présenter au monde. Nous nous présentons et nous jugeons (à divers degrés) les autres sur la présentation qu'ils font. La vue est le premier sens avec lequel nous appréhendons le monde (avec l'ouïe pour la voix). Pourquoi un bébé (humain, chien, chat, que sais-je) est-il mignon ? Pour qu'on ait envie de s'occuper de lui et qu'il puisse survivre : la beauté est utile. Nous parlons de nos corps parce qu'ils nous sont utiles à communiquer, à sociabiliser, et donc, à survivre (en plus de tous les avantages et inconvénients biologiques) (même si je vous accorde que c'est plus facile de survivre en ville que dans la savane, mais il y a quand même une dimension de "survie sociale"). Quelqu'un en surpoids paraîtra plus facilement fainéant tandis que quelqu'un de fin paraîtra plus tonique, que quelqu'un de grand aura plus facilement une augmentation... C'est inconscient (la plupart du temps), mais nous percevons le corps. Nous parlons de nos corps et montrons et représentons nos corps depuis le début de l'humanité. Je vous ai dit que j'ai recherché la première "Vénus" : c'est la Vénus de Hohle Fels qui date d'il y a au minimum trente-cinq-mille ans. Il s'agit de la première représentation humaine connue. Aux prémices de l'art : un corps, déjà.

Nous parlons de nos corps parce que nous n'avons jamais parlé que de ça. Nous parlons de l'esthétique de nos corps parce que nous n'avons jamais été préoccupé que par ça (j'exagère : on pensait à faire de l'alcool aussi :P (National Geographic, Février 2017)).

Quand j'ai lu l'article de Delphine je lui ai répondu en commentaire et s'en est suivie une discussion très intéressante mais au final il y a un angle qui ne m'était même pas venu à l'esprit. C'est quand je suis allée au musée des Beaux-Arts de ma ville et que je me suis retrouvée face à un marbre d'une femme sans tête, que mes yeux se sont posés sur le cartel, que j'ai compris ce qu'il manquait dans ma réponse : l'Histoire de l'art. Il était écrit sur ce cartel qu'à partir de la Renaissance on avait fait de l'idéalisation du corps une obligation.

Alors, certes, le nu n'est pas le corps (le nu ne représente pas le handicap, la vieillesse, la laideur). Le nu, c'est l'idéalisation, ce sont les connaissances presque médicales des peintres mises au service de l'idéal. On a cherché l'idéalisation et le prétexte. Les peintres ne pouvaient pas représenter du nu sans prétexte (qu'il soit historique ou mythologique). La Rolla de Gervex a été, en 1878, retirée de l'exposition parce qu'elle a fait scandale : ce n'est pas un nu, c'est un déshabillé, c'est la consommation charnelle, ce n'est pas moral. Alors le nu n'est certes pas le corps. Mais il présente un corps idéal. Et quand Courbet peint Les Baigneuses, n'est-ce pas un scandale qui lui tombe sur le coin de la figure ? Ne lui reproche-t-on pas l'enlaidissement du corps féminin ? Et voilà son tableau refusé au Salon de 1853 (je vous ai parlé déjà du Salon sur cet article).

La beauté est une construction entre le réel et l'artificiel, la beauté évolue toujours, on peut même faire une Histoire du corps et de la beauté et je vous renvoie notamment à Pascal Ory qui a écrit un livre sur le bronzage. C'est intéressant, le bronzage. Au début, pour être beau, il fallait être blanc en comparaison des paysans qui travaillaient sans cesse dans les champs. Et puis sont venus en je ne sais quelle année (années 1960 ?) les congés payés. Avec les congés payés on a eu un renversement paradigmique en ce sens que le référent n'était plus le paysan mais l'employé qui ne partait jamais en vacances : il fallait être en bonne santé et le montrer et pour le montrer il fallait bronzer. Alors la beauté est changeante, mouvante en fonction des cultures, des époques, des régions du monde... Mais la beauté est quand même un sujet de société.

C'est intéressant, je pense, parce qu'il n'y a pas seulement le "corps artistique" avec lequel je vous bassine depuis le début de cet article : il y a le "corps politique", aussi. Et le corps politique, comme sujet sociétal, eh bien c'est intéressant. Le premier exemple qui est venu à mon esprit est un sujet sur lequel j'ai écrit un article il y a quelques temps : le collant et la propriété du corps des femmes. Je ne vais pas tout répéter mais, en gros, le corps des femmes est politique dans la mesure où certaines féministes (avec lesquelles je ne suis pas en adéquation) partent du principe que plus on s'habille court, plus on est libre. Le corps des femmes est politique, et on l'a vu l'année dernière, avec l'histoire du burkini. Le corps, le cacher, le montrer, se dévoiler publiquement : c'est politique et je vous renvoie au livre de Bruno Nassim Aboudrar dont je ne vous parlerais jamais assez. Mais s'il me faut un exemple dans un autre thème que les femmes alors je choisirais le sport. Le corps sportif est politique. Paris veut profiter, par exemple, des Jeux Olympiques de 2024 pour mettre en avant le sport-santé. On va donc utiliser, si je ne m'abuse, l'image des athlètes pour promouvoir une politique de santé publique. Ils sont beaux les athlètes, ils sont musclés, et quand un geste technique est réussi, c'est beau à regarder (vive le saut à la perche !). On profite de corps présentés comme beaux (ceux des athlètes) ou pouvant représenter une certaine image de la beauté pour la mise en place d'une politique publique.

Je continue dans le sport. Les nazis. Je ne me souviens pas des détails, mais l'idéologie nazie mettait en avant le corps musclé (y compris pour les femmes). Pourquoi Hitler a monopolisé les Jeux Olympiques ? C'est politique. Le corps est politique et donc le corps, et la beauté si on quitte un peu le général pour le particulier, sont des sujets de société. On peut s'y intéresser ou pas, mais quoi qu'il en soit ce sont des sujets de société bien installés et indéniables.

Pourquoi parle-t-on de nos corps ? Pourquoi ne peut-on pas ne pas en parler ? Pourquoi fait-on une fixette dessus ? Mais parce que nous parlons de ça depuis des millénaires et que ces millénaires se comptent même en dizaines ! Nous parlons de nos corps parce que nous les traînons inlassablement avec nous et qu'ils contribuent grandement à l'image que les autres ont de nous (au moins dans les premiers temps). Nous parlons de nos corps parce qu'ils sont un moyen de contrôle, parce qu'ils sont politiques que ce soit du registre de la santé ou des discriminations (et d'autres encore) ; je pense aux (certaines ?) universités sud-africaines qui ont interdit les coiffures traditionnelles aux étudiantes noires parce que ça fait "négligé" (j'ai lu l'article en anglais pour un exposé, donc je ne suis pas bien sûre de la traduction, mais c'est l'idée). Les discriminations raciales ne considèrent pas seulement la couleur de peau, mais la couleur de peau revêt une importance non négligeable dans les discriminations raciales. Tout n'est qu'une question de corps.

Nous parlons de nos corps parce qu'ils font partie intégrante de nos vies, que nous cherchons à nous aimer (et nous aimons le beau) ou plutôt que nous cherchons à ne pas nous détester, à être bien dans nos bottes. D'ailleurs, même quand nous essayons de ne pas parler des corps et de la beauté, nous en parlons ! C'est ce paradoxe d'importance de la non-importance de la beauté dont je vous avais déjà parlé. Pour un micro-trottoir nous demandons aux jeunes interrogés leur type idéal. Nous, nous voulons qu'on nous réponde "un mec musclé" ou "une fille fine". Mais la question n'a pas été comprise comme ça et c'est un festival de "c'est l'intérieur qui compte". Pourtant, quand nous demandons l'importance de la beauté sur une échelle de un à dix c'est huit, neuf, et même un dix ! Et, quand nous demandons à une fille ce qu'elle regarde en premier chez un homme : le visage ! Oups.

Nous parlons de nos corps parce que nous les jugeons (le nôtre et ceux des autres), nous nous comparons. Nous parlons de nos corps parce que nous vivons avec, qu'ils sont artistiques et politiques. Et je pense que, dans une certaine mesure, tant que ça ne devient pas une obsession, il est sain de parler de nos corps, de leur beauté, de notre bienveillance à leur égard (dit la fille qui s'aime pas, ça frôle le foutage de gueule xD), de comment on les traite et, surtout, surtout, de comment on les représente et on se les représente ! Car la représentation de nos corps, de leur beauté, est un réel enjeux, que ce soit au travers de la publicité, des films, ou de tout support qui met en avant nos corps.

Bref. Voilà pourquoi nous parlons de nos corps. Je ne pense pas qu'il faille arrêter et d'ailleurs je ne pense même pas que nous puissions arrêter, dans la mesure où ça fait au bas mot trente-cinq-mille ans que l'on parle de nos corps et qu'on les représente.

Qu'en pensez-vous ? En avez-vous marre que l'on parle de nos corps ?

Source tableau – Jean-Léon Gérôme, Vente d'esclaves à Rome, 1866