lundi 4 septembre 2017

Fake news : de la vieille question des fausses nouvelles

Bonjour !

Ce matin j'écoutais la matinale de Franceinfo quand tout à coup ils se proposent de démonter un fake news paru sur le site de Sputnik selon lequel, à Stockholm, un homme a dû payer une amende pour avoir mangé du bacon devant trois musulmanes en hijab, pour insulte au sentiment religieux et incitation à la haine. En fait, après vérification des sources suédoises, il s'est avéré que c'était un peu plus compliqué que ça : l'homme s'est planté devant les trois femmes – qui ne parlaient pas suédois – et leur a demandé de manger le bacon. Quand elles se sont levées pour changer de place, il les a suivies et insultées. Ce que je trouve intéressant c'est que c'est typiquement le genre de fausse nouvelle auxquelles on croit parce que ça s'inscrit dans un certain contexte et que, ce sur quoi il faudrait vraiment s'interroger ce n'est pas si c'est vrai ou pas mais pourquoi on y croit.

En 1921, Marc Bloch, référence incontournable quand on parle d'Histoire, publie dans la Revue de synthèse historique un article à propos des fausses nouvelles de la guerre (que vous pouvez trouver ici). L'idée c'est que finalement on en a rien à faire que la nouvelle soit fausse du moment qu'elle a eu un impact sur l'Histoire – ici la réaction violente des Allemands face aux Belges qu'ils croyaient auteurs d'atrocités. Et, là où il dit quelque chose d'intéressant pour notre question c'est que "l’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes."

Des lecteurs ont cru à cette histoire à Stockholm parce que nous sommes dans un climat quand même relativement tendu, dans lequel on se plaint de "ne plus pouvoir rien dire", dans lequel on a l'impression que les associations sautent à la gorge des humoristes pour un oui ou pour un non, qu'on riait mieux avant ; dans un contexte dans lequel on demande aux musulmans de se désolidariser des attentats, où il y a le doute, la suspicion... du coup pas étonnant qu'une prétendue décision de justice qui viserait à limiter les libertés individuelles pour ne pas blesser les minorités ait trouvé un public, des crédules, qui ont pensé pouvoir s'en resservir pour dire "mais vous voyez ! on ne peut plus rien dire !". Surtout que l'on croit plus facilement les mensonges qui "confortent notre vision du monde" – comme nous l'apprend le National Geographic de Juin de cette année. Surtout que c'est une nouvelle qui ne vient pas d'un obscur compte Twitter (même si je ne sais pas si dans les faits ça aurait changé grand-chose – je pense au mythe autour de la création des minions) mais d'un média.

Il s'est passé un peu la même chose dans les années 1960 avec le mythe des féministes radicales états-uniennes qui auraient brûlé leurs soutien-gorges. C'est pourtant faux. Mais ça s'inscrit, comme l'a expliqué Christine Bard dans un court article, dans un contexte où le feu était un outil de protestation. Et les antiféministes vont s'en resservir. En fait, les féministes radicales s'étaient bel et bien débarrassées de leur sous-vêtement mais dans une "poubelle de la liberté", avec d'autres objets. Pourtant le Times avait affirmé l'utilisation du feu ; et là, il y a effectivement un homme condamné pour avoir mangé du bacon devant des musulmanes, sauf que le média a légèrement oublié de préciser les détails de l'affaire (comme c'est fâcheux).

Marc Bloch parle aussi des journaux, assez rapidement parce que ce n'est pas son sujet ; il dit que la fausse nouvelle de presse est fabriquée (ce qui n'a rien d'étonnant) et qu'elle "est forgée de main d’ouvrier dans un dessein déterminé" (en même temps on prend rarement la parole pour rien). Le problème c'est que si les journalistes peuvent facilement vérifier ce genre d'histoires et rétablir la vérité, le lecteur lambda ne le peut pas et, de toute façon, prouver qu'une nouvelle est fausse ne change rien selon George Lakoff, linguiste cognitiviste qui a répondu au National Geographic pour son numéro de Juin, et ça parce que les gens évaluent un fait à travers "un réseau de préjugés et de croyances préexistantes". Une expérience menée par une psychologue a même prouvé que, même si les personnes admettent avoir eu tort, une semaine plus tard ils sont revenus sur leur pensée initiale.

Du coup je pense que les journalistes feraient mieux de ne plus perdre leur temps à traquer les fake news mais de chercher à expliquer pourquoi on y a cru, à s'interroger sur ce que ça dit de notre société, de ses peurs et éventuellement de ses haines. Encore une fois je trouve cette histoire d'homme condamné pour avoir mangé du bacon assez symptomatique des craintes de certains de voir les libertés des uns réduites dans un souci de caresser les minorités dans le sens du poil, de ne pas les vexer, les choquer, etc. ; assez révélateur des tensions qui entourent la question du vivre-ensemble. Je pense que cette fausse nouvelle n'aurait pas marché si elle avait concerné une autre minorité ou communauté religieuse (comme des bouddhistes végétariens) et qu'elle n'a fonctionné que parce que, ou en grande partie parce que, ça concernait des musulmanes (voilées qui plus est) dans un contexte d'attentats et d'une certaine méfiance et défiance.

Là où l'on pourrait aussi s'interroger sur notre société c'est que, si les fausses nouvelles ne sont pas nouvelles ce qui l'est c'est qu'elles ont une force de propagation assez inouïe ; que tout le monde peut en propager de manière à ce que tout le monde soit au courant ; comme cette personne sur Facebook qui avait révélé une origine controversée aux minions alors que c'était complètement faux, et qui avait elle-même admis avoir voulu faire une expérience sur le fake news. On est plongé dans des informations, tout le temps, à tel point qu'on ne prend pas le temps de douter et de s'interroger avant de retweeter (je généralise, évidemment, mais c'est l'idée). Pourtant prendre un peu de recul et se demander pourquoi telle ou telle nouvelle nous touche pourrait être la meilleure manière de ne pas en répandre de fausses, puisque prouver qu'elles sont fausses ne sert à rien.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Dew'blup

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samedi 2 septembre 2017

Digital intox

Bonjour ! :)

L'autre jour Estelle de Gloupsy Chérie se demandait dans un article si la digital detox était devenue un sujet de société ou si elle se bornait à être une simple mode. Il semblerait que le sujet prenne un peu d'ampleur ; mais pas tant que ça quand on constate par une petite recherche sur Hellocoton que relativement peu d'articles ont été publiés, mais un peu quand même quand on sait que des professionnels ont mis en place des séjours dévolus à vous détoxiquer. Et, en fait, lire deux articles sur le sujet le même jour m'a poussée à la réflexion. Pas particulièrement à propos de ma consommation du numérique en ce sens où je n'ai absolument pas besoin d'une digital detox (ceci n'est pas du déni ;P), mais un peu de manière générale et comme j'aime bien ne pas faire comme les autres j'ai décidé de vous parler de digital intox.

Ce n'est pas seulement pour faire un jeu de mot, c'est parce que de fait je me suis fait intoxiquer quand la tendance est plutôt à la détoxication – en témoigne ce restaurant qui interdit aux clients de prendre leur téléphone à table. En fait, comme vous le savez si vous avez lu mon précédent article, je suis à la recherche d'un Service Civique et cette recherche m'a forcée, depuis disons Juin, à peu près, je ne sais plus trop à vrai dire, à devoir allumer mon téléphone dès que je me levais, à l'avoir toujours avec moi, à portée de main, au cas où on m'appellerait, à ne l'éteindre qu'à une heure où il était entendu qu'on ne pouvait plus m'appeler, à retourner le chercher quand je m'étais rendue compte que je l'avais laissé dans une autre pièce et, surtout, à toujours laisser le son... et tout ça a véritablement fini par me peser parce que j'avais l'impression d'être esclave de mon téléphone (et ne m'a absolument pas empêché de rater un entretien téléphonique, en plus xD).

Déjà il faut dire que ce n'est pas moi qui ai demandé, ado, à avoir un téléphone. C'est à l'entrée du collège, plus ou moins, que mes parents m'ont dit que ça serait bien que j'aie un téléphone alors que, très sincèrement, ça ne m'intéressait pas plus que ça, pour des raisons dont je ne me souviens pas vraiment, juste que ça ne m'attirait pas particulièrement. Du coup la relation que j'ai avec mon téléphone a longtemps été (continue à être ?) un peu particulière. Je ne téléchargeais et ne télécharge toujours pas un tas d'applications à la mode, et je pouvais laisser mon téléphone dans un coin, en silencieux, jusqu'à ce qu'il se décharge et que j'en aie besoin... une semaine plus tard ; généralement ça arrivait pendant les vacances. Et je peux toujours l'abandonner dans mon sac à main.

Bon, il faut dire aussi que je n'ai jamais eu des tas d'amis ni une vie sociale hyper foisonnante et donc pas de discussions à rallonge avec mes contacts. Même aujourd'hui, presque dix ans après, mon téléphone n'est pas la première chose que je touche le matin, et rarement la dernière que j'éteins le soir – si je l'utilise c'est pour des vidéos d'ASMR dont je n'écoute que le son. Même aujourd'hui je n'ai pas des dizaines de contacts avec qui discuter et planifier des rendez-vous. Je n'ai toujours pas Messenger, ni Facebook, ni Twitter, ni Snapchat, ni Instagram que j'ai même supprimé l'autre jour parce que je ne m'en servais pas (ainsi que mon compte Twitter, d'ailleurs). Autant vous dire que je suis le contraire d'une accro à mon téléphone, aux réseaux sociaux, et au doux son des notifications.

Du coup, devoir allumer mon téléphone dès le matin, l'avoir avec moi, le son allumé au cas où je recevrais un message, un appel, ne pas pouvoir regarder la télé tranquille ou plutôt vivre dans l'éventualité que mon appareil allait me sommer de faire attention à lui a vraiment commencé à me peser et à me stresser et au bout de deux mois et demi je suis bien contente d'être dans le creux de la vague et de pouvoir me relâcher un peu. D'ailleurs ça me fait penser que j'entendais quelqu'un, à la radio, je ne sais plus qui, dire qu'un jour il discutait avec un philosophe dont le téléphone avait sonné. Il n'avait pas répondu. "Vous ne répondez pas ?" qu'il demande ; et à l'autre de répondre "On ne me sonne pas". Je pense que ça dit bien la relation que nous devrions avoir à notre téléphone.

En fait je me suis dit que le problème n'était pas la quantité de fois que nous touchions notre téléphone dans une journée, où si nous avions laissé les notifications pendant les vacances... Je ne crois pas que la dépendance se mesure seulement à la quantité, je pense que ça se mesure aussi au type de relation dans le sens où la question que nous devrions nous poser est "sommes-nous maître ou esclave ?".

Pendant les mondiaux de lutte qui se tenaient à Paris et comme apparemment certains téléphones avaient du mal à passer dans l'Arena, notre responsable nous avait fait installer Whatsapp pour que nous puissions tous discuter, nous tenir au courant des journalistes qui essayaient de filouter avec les règles, etc. Comme c'était au moment où j'en avais déjà marre d'avoir mon téléphone toujours sur moi j'étais vraiment hostile à la question. Quand tout à coup j'ai découvert des choses extraordinaires : un : on peut mettre la discussion en silencieux ; deux : on peut demander à l'application de s'éteindre quand l'écran du téléphone est éteint : miracle. Du coup je jetais un œil à l'application, assez régulièrement, mais seulement quand je le souhaitais, et je ne le sentais pas vibrer dans ma poche pour un oui ou pour un non : je gardais le contrôle. Pourtant, pendant cette semaine, et parce que je m'en servais aussi de réveil le matin, il a été allumé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais je ne l'avais pas constamment à la main pendant mes visites des musées, ni lors des heures de pause, ni dans le métro : je n'étais pas dépendante de lui pour passer un bon moment, prendre cinquante-mille photos et me distraire. Ça ne me pesait pas. J'étais maître, et je crois que c'est ça la clef, être maître.

Le problème c'est que les réseaux sociaux se développent dans un besoin quand ils ne le créent pas et attention, qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : ce n'est pas la faute des réseaux sociaux. Il n'y a rien de pire pour moi sur le sujet que d'entendre ou de lire : "c'est la faute à Instagram". Quoi ? Hein ? Non... euh... hééééé ? Pas du tout. Faut arrêter avec ça maintenant. Comme je vous le disais quand je vous parlais de la virulence sur les réseaux sociaux : ils sont un outil : un couteau peut tuer ou nous aider à faire la cuisine.

Mais les réseaux sociaux s'inscrivent dans un besoin. Un besoin de communication d'abord. Ma soeur par exemple, qui a dix-neuf ans, n'utilise pas les SMS pour communiquer mais seulement et exclusivement Snapchat. Du coup, si on lui enlève Snapchat, ça va être un peu compliqué. Elle s'est aussi fendu d'un truc du genre "Instagram c'est ma vie !". Voilà. On a des jeunes, et des moins jeunes, qui communiquent par les réseaux sociaux et exclusivement par eux, or la communication, pour les animaux sociaux que nous sommes, c'est indispensable.

Indispensable aussi le besoin d'extimité comme l'appelle Serge Tisseron*. En fait, l'extimité, c'est le besoin de mettre des morceaux de son intimité dans le public afin d'avoir des retours dessus pour les valider, avoir une meilleure estime de soi, aussi, et enrichir son intimité. Et de la même manière que les réseaux sociaux répondent au besoin de communication ils répondent aussi au besoin d'extimité : chacun peut y raconter sa vie, par morceaux choisis, avec, en plus, un pseudo qui permet une distanciation dans l'éventualité où il n'y aurait pas de retour ou des retours négatifs**. Et je me demande si le fait que certaines blogueuses ne montrent qu'une vie parfaite ne va pas aussi de paire avec le fait qu'elles n'ont pas de pseudo et bloguent sous leur vrai nom : pas de moyen de distanciation, donc ; pour prendre du recul sur les mauvais retours il faut une autre stratégie : ne pas avoir de mauvais retours : avoir une vie parfaite.

D'autant que, comme le dit Serge Tisseron, le désir de se montrer est fondamental chez l'être humain. Mais aussi que, quand on s'adresse à un public, notre système d'autoprésentation change "dans le sens d’une conformité à ce qui est attendu". J'ajouterais aussi une mention à un autre article, plutôt dirigé vers le corps, mais dont l'extrait que je vais vous mettre, un peu sorti du contexte du coup, pourrait aussi s'appliquer, je pense : "Nul n’échappe désormais à sa responsabilité face à l’image qu’il donne aux autres, il vaut ce que vaut son image"***. Bref, je m'égare. Mais l'article sur l'extimité est très intéressant et je vous invite à le lire !

Tout ça pour dire que si nous devenons accro aux réseaux sociaux c'est parce qu'ils se proposent de répondre à nos besoins mais, qu'en réalité, il ne tient réellement qu'à nous de décider si on veut assouvir ces besoins par les réseaux sociaux ou par d'autres moyens. Tout ça pour dire aussi que les réseaux sociaux ne sont pas des sirènes mangeuses d'Hommes : ils sont ce que nous faisons d'eux. Ce peut être grisant d'exister exclusivement ou presque par le regard des autres et d'ailleurs il est important, comme le rappelle Serge Tisseron, pour les êtres humains, "de se montrer pour exister".

Je ne sais pas si la digital detox est devenue un sujet de société, peut-être qu'elle devrait. Au final, il ne tient qu'à nous de décider ce que nous voulons faire avec et des réseaux sociaux. C'est parce qu'ils répondent à nos besoins que nous en devenons dépendant et c'est parce qu'ils deviennent parfois le seul moyen de répondre à nos besoins que nous en venons à avoir besoin d'eux.

Qu'en pensez-vous ? Quelle est votre relation aux réseaux sociaux ? Besoin d'une digital detox ?

Source photo – Sanmal

*Je vous renvois à un article qui la met en lien avec l'intimité mais aussi l'intimité sur internet : Tisseron Serge, « Intimité et extimité », Communications, 2011/1 (n° 88), p. 83-91. URL : http://www.cairn.info/revue-communications-2011-1-page-83.htm
**Perea François, « Pseudonyme en ligne. Remarques sur la vérité et le mensonge sur soi », Sens-Dessous, 2014/2 (N° 14), p. 15-22. URL : http://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2014-2-page-15.htm
***Le Breton David, « D’une tyrannie de l’apparence : corps de femmes sous contrôle », dans Éthique de la mode féminine. Paris, Presses Universitaires de France, « Hors collection », 2010, p. 3-26. URL : http://www.cairn.info/ethique-de-la-mode-feminine--9782130578154-page-3.htm

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mercredi 23 août 2017

Le périple, ou la recherche d'un Service Civique

Bonjour !

Je pourrais vous parler de mon bénévolat aux mondiaux de lutte mais comme je n'ai pour le moment fait qu'un seul jour et que je n'ai pas le droit de publier de photos (ni même vraiment d'en prendre à vrai dire) ça attendra un peu. Et puis, quand même, faut bien dire : j'aime bien râler, alors si je dois choisir entre un article où je vous raconte une expérience comme les blogueuses lifestyle et un article où je râle, eh bien je choisis l'article où je râle xD Bon ceci dit je ne vais pas faire que râler, j'ai quand même de vraies interrogations derrière (enfin je crois).

Je ne suis pas contente. Pas contente du tout, même. Comme vous savez peut-être (je vous en parlais là) j'ai décidé de chercher un Service Civique pour la rentrée. Et je me retrouve confrontée à un problème que je n'avais pas vraiment prévu : la distance. La plupart des missions auxquelles je candidate apprécient le fait que j'aie déjà un peu d'expérience en radio mais, à chaque fois, la première question c'est "je vois que vous êtes loin, comment vous allez faire ?". Comment ça "comment je vais faire" ? Étant donné que je ne vais pas faire sept heures de train par jour pour un Service Civique je vais déménager : que veux-tu que je fasse d'autre, au juste ? Alors j'ai bien compris qu'ils voulaient s'assurer que j'ai remarqué la distance et que j'aie une solution au problème, et ça se comprend : ils n'ont pas envie de me dire oui pour que je me désiste au dernier moment en disant que je n'ai pas trouvé de toit à me mettre sur la tête, mais il faudrait songer à tourner la question autrement, dans ce cas...

En fait, j'ai vraiment du mal à comprendre que la distance soit un critère dans le sens où, a priori, si je candidate, c'est que j'ai pris en compte cet élément et que je pense être capable de le gérer. Une dame me fait remarquer qu'avec un Service Civique on ne gagne pas grand-chose : certes, mais si je candidate c'est que j'ai confiance en le fait que je vais pouvoir déménager. J'ai tenté de la rassurer tant bien que mal mais je pense qu'elle s'était déjà fait une idée sur la question. D'un autre côté ça se comprend car elle m'a dit qu'ils avaient déjà eu des problèmes avec des personnes vivant moins loin que moi. Pour une autre mission j'ai cru marcher sur la tête. J'avais eu un entretien téléphonique (pendant lequel on n'avait pas su répondre à ma seule question concernant leur annonce, d'ailleurs) et le monsieur me dit qu'il faudrait vraiment que je me déplace pour que je puisse voir les studios, la ville, etc. Je comprends qu'il préfère que je puisse dire si oui ou non la région me plaît, mais croit-il vraiment que je vais faire plus de dix heures de train dans la journée (sans compter le prix du billet) pour à peine une heure d'entretien ? Ensuite, il me propose une autre ville de rencontre, un peu plus proche. Mais ne voulait-il pas me rencontrer pour qu'on voie les studios ? Et en fait ce n'est même pas le problème : ça me fait toujours dix heures de train au bas mot dans la journée pour une heure d'entretien. Je veux bien le faire, mais il faut me payer plus que 470€ par mois. Autant me dire tout de suite que vous ne voulez pas de moi, au lieu de me faire passer pour celle qui ne fait pas les efforts parce qu'elle ne veut (peut ?!) pas se déplacer.

J'en discutais tout à l'heure avec une amie qui m'a dit qu'elle a eu le même problème quand elle a candidaté pour un Service Civique relativement loin, dans une branche très différente de la mienne. Du coup je me pose des questions. On nous rabâche qu'il faut être flexibles et mobiles et quand on est mobile on nous demande pourquoi et on nous le reproche. J'ai du mal à saisir... Une collègue des mondiaux me disait que c'était vraiment bizarre de trier les gens sur ce critère-là alors que s'ils cherchent des gens c'est qu'ils en ont besoin. Mais en fait ils ont tellement de candidats dans leur région (un des Services Civique où j'ai candidaté avait, à ce qu'ils m'ont dit, une quinzaine de candidats et seulement trois personnes venant d'une autre région) qu'ils peuvent se permettre ce genre de choses. Mais évidemment ! si on est refusé dans les autres régions à cause de la distance, on se rabat sur la nôtre, et c'est sans doute ce qu'il va m'arriver si les deux dernières missions pour lesquelles j'attends encore des entretiens me refoulent à cause du kilométrage.

Je ne sais pas s'il y a quelque chose à faire pour sensibiliser les organismes à ça (je ne suis pas vraiment favorable au tout-réglementé) mais je pense qu'il faut trouver une solution parce que ce n'est pas une situation satisfaisante. Découvrir une autre région, se déplacer, c'est super enrichissant, mais si on nous empêche de le faire on ne le fera plus et on ira nous le reprocher. Je pense aussi qu'il y a un problème entre ce qui est présenté et la réalité du terrain. On présente le Service Civique comme quelque chose d'ouvert à tous, pour lequel on n'a pas besoin de beaucoup d'expérience (et encore moins de diplôme, d'ailleurs je pense qu'ils n'ont pas le droit de prendre ça en compte), qui permet d'apprendre, mais, sur la réalité du terrain, les associations sont débordées, parfois en train de remonter la pente et de sortir la tête de l'eau et, dans les faits, elles n'ont pas le temps de former des gens et prennent ceux qui maîtrisent déjà la question. Bien sûr, je sais que c'est le jeu du marché de l'emploi : le plus qualifié gagne, un Service Civique n'est pas une formation, il faut quand même que la machine tourne...

Que fait-on si aucun Service Civique dans notre région ne correspond à nos ambitions, nos envies, nos projets ? On doit s'empêcher de candidater hors des frontières du département sous prétexte que c'est loin ? Mais enfin on n'a pas un pays aussi grand que les États-Unis quand même... !

Je m'interroge vraiment sur l'importance que l'on accorde à la mobilité. On ne peut pas à la fois nous dire "bougez !" et à la fois nous dire "mais pourquoi faire autant de kilomètres? comment vous allez faire ?". C'est ridicule. Et ça m'agace.

Qu'en pensez-vous ? Avez-vous fait un Service Civique ? Comment s'est passé la recherche ?

Source photo – Agence service civique / François Guenet

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jeudi 10 août 2017

Le sport, la triche et le héros

C'est pas beau des adversaires qui s'encouragent ? ;)
Bonjour !

Je galère à écrire cet article, pourtant je veux juste partager avec vous une réflexion très simple sur la triche et le dopage, et les championnats du monde d'athlétisme (dont la mascotte est absolument génialissime :P) m'en donnent une occasion de par l'accueil réservé par le stade à Justin Gatlin avant sa course et les commentaires qui ont été fait après sa victoire notamment. Je trouve que l'on est très dur envers les athlètes qui se dopent ou se sont dopés par le passé alors qu'au final le dopage c'est "juste" de la triche. La différence entre la manière dont on considère la triche des gens lambda et la triche des athlètes s'explique à mon avis en partie par le régime de jugement moral complètement différent.

Je peux dire en toute sincérité que je n'ai jamais triché et quand je dis ça les gens s'étonnent et disent que eux ont déjà triché, et racontent ce qu'ils ont fait, comment, etc. Et j'ai l'impression, quand j'entends les récits de triches, que les gens sont fiers, que c'est une victoire d'avoir contourné ou enfreint la règle et de ne pas avoir été pris. Et, quand des gens se font prendre et doivent attendre cinq ans avant de repasser un examen ça ne fait pas la Une des JT, et cinq ans plus tard on ne refait pas de reportage sur eux en doutant qu'ils passent "proprement" leur examen. Pourtant, pour les athlètes, le doute est toujours là.

Alors vous allez me dire que je suis bien gentille et que les produits dopants, consommés pendant de longues années, créent une mémoire musculaire et que donc même quand l'on revient propre on continue de ressentir les effets du dopage et que donc ma comparaison ne vaut pas. Oui, c'est vrai, sur ce plan-là ma comparaison ne vaut pas et c'est pour cette raison que je ne fais pas de comparaison sur ce plan-là mais sur le plan du "régime de jugement moral". Il y a presque une fierté à dire que l'on a réussi à tricher, mais quand c'est un athlète on lui tombe dessus, et ce à cause du fait que l'athlète est censé être le représentant des valeurs du sport.

Le sport véhicule des valeurs de tolérance, de vivre ensemble, d'honnêteté, de fidélité, de respect des règles et des gens, de dépassement de soi, d'humilité, de courage, d'honneur, d'esprit d'équipe, et de toutes les valeurs positives dont est capable l'humanité (même si un article du Monde met en avant les nouveaux vices, et qu'il est difficile pour des athlètes homosexuels de se déclarer comme tels). Du coup on considère les athlètes comme des héros et on attend d'eux qu'ils soient irréprochables : honnêtes, humbles, souriants, etc. On ne veut pas voir, je pense, les athlètes comme des gens lambda, qui peuvent tricher, que ce soit par eux-mêmes ou en étant, quand jeune, influencés. Parce qu'il ne faut pas oublier qu'un certain nombre d'entre eux est jeune. Quentin Bigot, vingt-quatre ans, s'est dopé à dix-neuf. Shawnacy Barber, vingt-trois ans ; Sam Kendricks, vingt-quatre ans. Et un certain nombre qui n'en a même pas encore atteint vingt, comme Kylian Mbappé, dix-huit ans. Ça n'excuse pas le dopage, ou des comportements très limites de certains footballeurs, mais ça peut expliquer certaines choses.

Mais on ne veut pas voir les athlètes comme des gens lambda, faillibles, parce qu'ils sont nos héros, ceux qui portent l'image et les valeurs de nos pays, à tel point que peut-être avons-nous oublié qu'ils sont aussi des humains.

Se doper c'est mal, et tricher ce n'est pas bien, mais peut-être que si on se rappelait que les athlètes ne sont pas des héros mythiques malgré leur courage, leur force, et leur exemplarité apparente, mais des hommes et des femmes, on serait moins durs avec eux, et je crois que ça ne pourrait pas faire de mal. Ça ne veut pas dire arrêter la lutte antidopage, ça ne veut pas dire cesser les sanctions et les suspensions, ni ne plus être ferme ou commencer à faire du cas par cas, mais être un peu plus bienveillant. La bienveillance ça ne tue pas ;)

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Reuters

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mercredi 2 août 2017

Pourquoi parle-t-on de nos corps ?

Bonjour !

Question hautement intéressante du corps qui a secoué (ébranlé ? chatouillé ?) quelques blogs ces derniers jours. Entre autres et d'abord le dix-neuf Juillet avec un billet de Delphine du blog Les Jolis Slims, puis un article de Caroline (Pensées by Caro), le tout sur fond de critique du body positivisme sur lequel je ne m'étendrais pas car c'est un fourre-tout innervé de plusieurs courants hétérogènes. Cependant il y avait dans ces articles des choses qui m'ont interpellée et qui m'ont forcée à sortir de la léthargie dans laquelle je m'étais plongée ces derniers jours (pour ne pas dire ces dernières semaines) et dont je ne sortais que pour manger, me poussant à la réflexion qu'un paresseux est sans doute plus actif que moi à l'heure actuelle. Ces remarques c'est d'abord Delphine qui pose la question de savoir pourquoi il faut sans cesse en revenir au corps ; et Caroline qui voudrait que l'on ne mette plus l'accent sur la beauté et déclare que la beauté comme sujet de société ne l'intéresse pas (c'est bien dommage, parce qu'il y en a, des choses à dire !).

Alors, vaillante et pleine d'énergie (à pas bouger de mon lit ou de mon canapé je peux en revendiquer, de l'énergie, vous pensez !), j'ai bouleversé mon programme de la journée à base de championnats du monde de beach volley ; j'ai rallumé mon PC de cours, j'ai rouvert mon cours d'Histoire de l'art sur le corps ; je me suis emparée de Comment le voile est devenu musulman ? de Bruno Nassim Aboudrard dont je vous ai déjà parlé ; et j'ai cherché frénétiquement entre les pages du catalogue de l'exposition Chamanes et divinités de l'Équateur précolombien (dont je vous ai parlé ici) ; j'ai demandé à Google la première "Vénus" préhistorique et le tout m'a pris un match de volley complet : ô frustration conflictuelle avec la jouissance d'écrire un article complet, documenté, et à peu près pensé (j'ai même pris des notes pour rien oublier !).

Commençons. Pourquoi parle-t-on de nos corps ? Déjà, pour l'utilisation que nous en faisons, qu'elle soit consciente ou non. Notre corps nous sert à communiquer. Que ce soit par la danse, notre communication corporelle (croiser les bras, ce genre de choses), nos vêtements, ou même nos tatouages. De nombreuses civilisations ont utilisé le tatouage dans leurs sociétés de manière bien plus fondamentale que nous ne le faisons aujourd'hui. C'est notamment le cas des peuples de l'Équateur précolombien qui, par exemple, à la suite d'un rite d'initiation, marquent le corps comme mise en évidence du nouveau statut. Cette marque prend la forme d'un tatouage, de scarifications, ou d'une nouvelle coupe de cheveux ; elle permet de "reconnaître l'individu en tant que membre adulte du groupe social". Le tatouage avait des motivations d'ordres esthétiques et sociales. Il pouvait servir à marquer l'appartenance ethnique, le rang, la hiérarchie, ou conférer des honneurs pour un événement spécial (dans le cadre de la guerre par exemple). Le tatoué ou le scarifié devait endurer la douleur et ainsi être purifié et protégé contre les maladies. Le tatouage avait une importance telle que seuls des experts tatouaient et que "ne pas se faire tatouer était un déshonneur, et comportait le risque de se placer en dehors de la société".

Communiquer en ornant notre corps, utiliser notre corps, ce n'est pas nouveau. Notre corps nous sert, à travers la mode, qu'elle soit alternative ou traditionnelle, à montrer qui nous sommes, notre caractère, et à nous présenter au monde. Nous nous présentons et nous jugeons (à divers degrés) les autres sur la présentation qu'ils font. La vue est le premier sens avec lequel nous appréhendons le monde (avec l'ouïe pour la voix). Pourquoi un bébé (humain, chien, chat, que sais-je) est-il mignon ? Pour qu'on ait envie de s'occuper de lui et qu'il puisse survivre : la beauté est utile. Nous parlons de nos corps parce qu'ils nous sont utiles à communiquer, à sociabiliser, et donc, à survivre (en plus de tous les avantages et inconvénients biologiques) (même si je vous accorde que c'est plus facile de survivre en ville que dans la savane, mais il y a quand même une dimension de "survie sociale"). Quelqu'un en surpoids paraîtra plus facilement fainéant tandis que quelqu'un de fin paraîtra plus tonique, que quelqu'un de grand aura plus facilement une augmentation... C'est inconscient (la plupart du temps), mais nous percevons le corps. Nous parlons de nos corps et montrons et représentons nos corps depuis le début de l'humanité. Je vous ai dit que j'ai recherché la première "Vénus" : c'est la Vénus de Hohle Fels qui date d'il y a au minimum trente-cinq-mille ans. Il s'agit de la première représentation humaine connue. Aux prémices de l'art : un corps, déjà.

Nous parlons de nos corps parce que nous n'avons jamais parlé que de ça. Nous parlons de l'esthétique de nos corps parce que nous n'avons jamais été préoccupé que par ça (j'exagère : on pensait à faire de l'alcool aussi :P (National Geographic, Février 2017)).

Quand j'ai lu l'article de Delphine je lui ai répondu en commentaire et s'en est suivie une discussion très intéressante mais au final il y a un angle qui ne m'était même pas venu à l'esprit. C'est quand je suis allée au musée des Beaux-Arts de ma ville et que je me suis retrouvée face à un marbre d'une femme sans tête, que mes yeux se sont posés sur le cartel, que j'ai compris ce qu'il manquait dans ma réponse : l'Histoire de l'art. Il était écrit sur ce cartel qu'à partir de la Renaissance on avait fait de l'idéalisation du corps une obligation.

Alors, certes, le nu n'est pas le corps (le nu ne représente pas le handicap, la vieillesse, la laideur). Le nu, c'est l'idéalisation, ce sont les connaissances presque médicales des peintres mises au service de l'idéal. On a cherché l'idéalisation et le prétexte. Les peintres ne pouvaient pas représenter du nu sans prétexte (qu'il soit historique ou mythologique). La Rolla de Gervex a été, en 1878, retirée de l'exposition parce qu'elle a fait scandale : ce n'est pas un nu, c'est un déshabillé, c'est la consommation charnelle, ce n'est pas moral. Alors le nu n'est certes pas le corps. Mais il présente un corps idéal. Et quand Courbet peint Les Baigneuses, n'est-ce pas un scandale qui lui tombe sur le coin de la figure ? Ne lui reproche-t-on pas l'enlaidissement du corps féminin ? Et voilà son tableau refusé au Salon de 1853 (je vous ai parlé déjà du Salon sur cet article).

La beauté est une construction entre le réel et l'artificiel, la beauté évolue toujours, on peut même faire une Histoire du corps et de la beauté et je vous renvoie notamment à Pascal Ory qui a écrit un livre sur le bronzage. C'est intéressant, le bronzage. Au début, pour être beau, il fallait être blanc en comparaison des paysans qui travaillaient sans cesse dans les champs. Et puis sont venus en je ne sais quelle année (années 1960 ?) les congés payés. Avec les congés payés on a eu un renversement paradigmique en ce sens que le référent n'était plus le paysan mais l'employé qui ne partait jamais en vacances : il fallait être en bonne santé et le montrer et pour le montrer il fallait bronzer. Alors la beauté est changeante, mouvante en fonction des cultures, des époques, des régions du monde... Mais la beauté est quand même un sujet de société.

C'est intéressant, je pense, parce qu'il n'y a pas seulement le "corps artistique" avec lequel je vous bassine depuis le début de cet article : il y a le "corps politique", aussi. Et le corps politique, comme sujet sociétal, eh bien c'est intéressant. Le premier exemple qui est venu à mon esprit est un sujet sur lequel j'ai écrit un article il y a quelques temps : le collant et la propriété du corps des femmes. Je ne vais pas tout répéter mais, en gros, le corps des femmes est politique dans la mesure où certaines féministes (avec lesquelles je ne suis pas en adéquation) partent du principe que plus on s'habille court, plus on est libre. Le corps des femmes est politique, et on l'a vu l'année dernière, avec l'histoire du burkini. Le corps, le cacher, le montrer, se dévoiler publiquement : c'est politique et je vous renvoie au livre de Bruno Nassim Aboudrar dont je ne vous parlerais jamais assez. Mais s'il me faut un exemple dans un autre thème que les femmes alors je choisirais le sport. Le corps sportif est politique. Paris veut profiter, par exemple, des Jeux Olympiques de 2024 pour mettre en avant le sport-santé. On va donc utiliser, si je ne m'abuse, l'image des athlètes pour promouvoir une politique de santé publique. Ils sont beaux les athlètes, ils sont musclés, et quand un geste technique est réussi, c'est beau à regarder (vive le saut à la perche !). On profite de corps présentés comme beaux (ceux des athlètes) ou pouvant représenter une certaine image de la beauté pour la mise en place d'une politique publique.

Je continue dans le sport. Les nazis. Je ne me souviens pas des détails, mais l'idéologie nazie mettait en avant le corps musclé (y compris pour les femmes). Pourquoi Hitler a monopolisé les Jeux Olympiques ? C'est politique. Le corps est politique et donc le corps, et la beauté si on quitte un peu le général pour le particulier, sont des sujets de société. On peut s'y intéresser ou pas, mais quoi qu'il en soit ce sont des sujets de société bien installés et indéniables.

Pourquoi parle-t-on de nos corps ? Pourquoi ne peut-on pas ne pas en parler ? Pourquoi fait-on une fixette dessus ? Mais parce que nous parlons de ça depuis des millénaires et que ces millénaires se comptent même en dizaines ! Nous parlons de nos corps parce que nous les traînons inlassablement avec nous et qu'ils contribuent grandement à l'image que les autres ont de nous (au moins dans les premiers temps). Nous parlons de nos corps parce qu'ils sont un moyen de contrôle, parce qu'ils sont politiques que ce soit du registre de la santé ou des discriminations (et d'autres encore) ; je pense aux (certaines ?) universités sud-africaines qui ont interdit les coiffures traditionnelles aux étudiantes noires parce que ça fait "négligé" (j'ai lu l'article en anglais pour un exposé, donc je ne suis pas bien sûre de la traduction, mais c'est l'idée). Les discriminations raciales ne considèrent pas seulement la couleur de peau, mais la couleur de peau revêt une importance non négligeable dans les discriminations raciales. Tout n'est qu'une question de corps.

Nous parlons de nos corps parce qu'ils font partie intégrante de nos vies, que nous cherchons à nous aimer (et nous aimons le beau) ou plutôt que nous cherchons à ne pas nous détester, à être bien dans nos bottes. D'ailleurs, même quand nous essayons de ne pas parler des corps et de la beauté, nous en parlons ! C'est ce paradoxe d'importance de la non-importance de la beauté dont je vous avais déjà parlé. Pour un micro-trottoir nous demandons aux jeunes interrogés leur type idéal. Nous, nous voulons qu'on nous réponde "un mec musclé" ou "une fille fine". Mais la question n'a pas été comprise comme ça et c'est un festival de "c'est l'intérieur qui compte". Pourtant, quand nous demandons l'importance de la beauté sur une échelle de un à dix c'est huit, neuf, et même un dix ! Et, quand nous demandons à une fille ce qu'elle regarde en premier chez un homme : le visage ! Oups.

Nous parlons de nos corps parce que nous les jugeons (le nôtre et ceux des autres), nous nous comparons. Nous parlons de nos corps parce que nous vivons avec, qu'ils sont artistiques et politiques. Et je pense que, dans une certaine mesure, tant que ça ne devient pas une obsession, il est sain de parler de nos corps, de leur beauté, de notre bienveillance à leur égard (dit la fille qui s'aime pas, ça frôle le foutage de gueule xD), de comment on les traite et, surtout, surtout, de comment on les représente et on se les représente ! Car la représentation de nos corps, de leur beauté, est un réel enjeux, que ce soit au travers de la publicité, des films, ou de tout support qui met en avant nos corps.

Bref. Voilà pourquoi nous parlons de nos corps. Je ne pense pas qu'il faille arrêter et d'ailleurs je ne pense même pas que nous puissions arrêter, dans la mesure où ça fait au bas mot trente-cinq-mille ans que l'on parle de nos corps et qu'on les représente.

Qu'en pensez-vous ? En avez-vous marre que l'on parle de nos corps ?

Source tableau – Jean-Léon Gérôme, Vente d'esclaves à Rome, 1866

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jeudi 29 juin 2017

La non-mixité, nécessaire mais pas miraculeuse

La mixité est comme la peinture, elle s'imprègne sur nous et fait de nous ce que nous sommes. – Scheurer Kestner
Bonjour !

Je débarque longtemps après la bataille mais je débarque quand même ! Aujourd'hui j'ai envie de parler de non-mixité parce qu'il y a beaucoup de choses à dire et que c'est maintenant que j'ai envie de les dire. On en a entendu parler récemment à cause (je dis "à cause" et pas "grâce" parce que la polémique qui s'en est suivie n'a pas franchement, je pense, porté favorablement l'outil que peut être la non-mixité) du festival Nyansapo dont la plupart des conférences-débats est prévue pour être non-mixte et même des associations luttant contre le racisme comme la Licra se sont plaintes parce qu'ainsi des gens racisés "ne trouvent pas d'autre issue que l'entre-soi" (argument que je trouve assez pertinent). Ceci dit je ne suis pas contre la non-mixité, je pense que ça peut être extrêmement bénéfique, mais seulement si on maintient un équilibre et que l'on évite de frustrer et braquer les uns et les autres.

Il y a quelques jours je commentais l'article de Lison du blog Plumaline sur la non-mixité et elle me disait qu'elle avait rencontré l'ancienne directrice du Planning Familial de Gironde qui lui avait rapporté qu'à l'occasion d'une conférence mixte sur la place des femmes dans la société on avait donné la parole aux hommes en premier alors qu'ils étaient minoritaires ; ou comment reproduire les dominations de genre lors d'un événement qui s'en veut le dénonciateur : c'est assez succulent, comme anecdote. Et c'est là où je veux en venir : je ne suis ni pour le tout non-mixité ni pour le tout mixité : je suis à la recherche d'un équilibre qui doit éviter les frustrations. Rien de plus frustrant, pour une femme qui vient ici parler de sa place dans la société que de se voir chiper la parole par un homme qui n'est pas directement (et j'insiste sur le mot "directement") concerné. D'où la tentation de la non-mixité qui, elle aussi, pourtant, peut être frustrante. Elle peut être frustrante pour les gens rejetés de ces débats alors que pourtant ils ne discriminent pas et ont au contraire des choses à dire pour apporter au moulin de la lutte contre les discriminations.

J'entends déjà les exclamations ironiques sur le ton de "ah mais c'est vrai ! il faut les empêcher d'être frustrés les pauvres hommes blancs qui dominent le monde ! et puis quoi, encore ?!". Ce qu'il y a c'est que... je ne dis pas qu'il ne faut pas froisser les racistes, je dis qu'il ne faut pas se mettre à dos une bonne fois pour toutes les personnes de bonne foi. Pour deux raisons. Premièrement, comme je le disais dans mon article "Et les hommes alors ?" si tous les hommes ne sont pas féministes, tous ne sont pas non plus anti-féministes et se comporter avec agressivité peut nous les faire perdre à tout jamais et cela concerne la lutte contre toutes les discriminations. Deuxièmement, Lison avait demandé dans son article s'il ne valait pas mieux que les gens se rassemblent pour créer une synergie et faire évoluer leur place dans la société et je lui avait répondu que la société était multiple et que les Noirs seuls, les homosexuels seuls, etc. ne pourraient sans doute rien faire. De ce fait un système tout non-mixité est voué à l'échec parce qu'il confisque la parole aux gens non-discriminés mais de bonne foi, mais il confisque aussi l'écoute, et il crée une ségrégation dans le combat.

Dans mon article "Et les hommes alors ?" j'avais dit que le concept de genre liait ensemble les notions de féminité et de masculinité, que c'était parce que les hommes étaient vus comme grands et forts que les femmes étaient vues comme des pleurnicheuses, en gros. Eh bien c'est exactement le même principe pour les notions d'homosexualité et d'hétérosexualité (je vous invite à lire Sociologie de l'homosexualité de Sébastien Chauvin). Par exemple, au début du XXème siècle, il y a ce que l'on pourrait appeler un tournant paradigmique et l'hétérosexualité, mal vue (elle n'avait d'ailleurs pas la définition d'aujourd'hui, en effet un dictionnaire médical datant de 1901 la décrit comme un « appétit sexuel morbide pour le sexe opposé »), perd sa dimension pathologique et devient recommandée pour améliorer la natalité (un peu comme la masturbation féminine dans les années 1500) et donc, en même temps, "l'apologie de la pureté" devient suspectée d'alimenter la méfiance pour le sexe opposé et donc de favoriser l'homosexualité. Tout ça pour dire que c'est le même principe qu'avec le genre. Et donc ma conclusion est la même : si le féminisme a besoin des hommes, la lutte contre l'homophobie a besoin des hétérosexuels (au passage l'homophobie est liée aussi au genre et à la peur de l'inversion des sexes).

La société entière est mixte. Dire que seuls les Noirs peuvent parler du racisme et lutter contre c'est dire que seules les femmes peuvent être féministes, que seuls les homosexuels peuvent se battre pour leurs droits, etc. et ça me pose un problème parce que d'une part cette manière de faire est vouée à l'échec et que d'autre part ça crée une ségrégation et pas un dialogue et on tombe dans ce que dénonce la Licra. Des fois j'entends "mais ça te concerne pas, qu'est-ce que ça peut te faire" (au sujet de l'homophobie, du racisme, ou toute autre discrimination). Ben ça me fait que les discriminations, même si je n'en suis pas victime étant Blanche et hétéro, ça me tue. Et puis d'abord si, ça me concerne, parce que cette société est aussi la mienne et que j'ai le droit à une voix au chapitre sur la direction que je veux lui donner. Et c'est pour ça que, je suis aussi pour la mixité : elle est représentative de notre société.

Je ne nie pas que la non-mixité puisse être utile, bien au contraire et on peut tous en faire l'expérience dans notre vie de tous les jours : c'est plus facile de parler de choses personnelles voire intimes avec des personnes dont on se sent proches du point de vue de l'expérience, du vécu, etc. Par exemple il y a quelques jours Juliette de Bicyclette à encre a écrit un article dans lequel je me suis pas mal reconnue et je lui ai écrit un long mail où... j'ai beaucoup de parlé de moi. Le mécanisme est exactement le même avec la non-mixité : parler entre soi sans risquer de se sentir intimidé par les personnes qui font partie des "oppresseurs" (d'ailleurs je m'interroge sur ce mot mais ce n'est pas le sujet), parler avec des gens qui vont nous comprendre profondément, et parler de choses dont on a jamais osé, peut-être, parler à d'autres. Mais, une fois que la parole a été libérée, on en fait quoi ? On en fait le symbole de notre cause et on confisque la parole aux autres ? Vraiment ?

Je crois que le problème de la mixité dans les débats c'est que bien souvent on risque de reproduire les mécanismes de domination, en donnant par exemple la parole en premier aux hommes dans un débat qui concerne directement les femmes. C'est ça, le plus gros problème de la mixité. Si l'on trouve une solution à cela (je vais y venir) il n'y a plus de raison de rejeter la mixité (ce qui ne veut pas dire arrêter tout débat non-mixte). La mixité dans les débats est importante parce que premièrement elle permet aux gens discriminés d'expliquer leur point de vue à ceux qui discriminent (que ce soit volontairement ou non, m'enfin si les hommes viennent dans un débat sur la place des femmes dans la société c'est qu'a priori ils ne sont pas plus misogyne que ça et ne sont pas là pour faire leurs macho mais pour entendre) autrement que par des manifestations, des slogans, ce qui peut paraître agressif, mais par la parole ; deuxièmement à ceux qui font partie des "oppresseurs" d'écouter, d'entendre, de comprendre et de prendre conscience. Parce que l'on a beau repérer ce qui relève du racisme, si l'on n'est pas de l'autre côté de la barrière et que l'on ne vit pas la fatigue que peut être de vivre plusieurs fois en une seule semaine des discriminations quotidiennes eh bien on ne peut pas comprendre par nous-mêmes : il faut quelqu'un pour nous expliquer, nous permettre de jouer sur le registre de l'émotion et plus seulement celui de la justice (légale ou morale) et donc permettre un meilleur dialogue avec les personnes que l'on cherche à convaincre, notamment.

En fait, je pense qu'il faudrait un système totalement hybride constitué de débats non-mixtes pour libérer les paroles et immédiatement suivis de débats mixtes sur les mêmes sujets (une fois que les paroles ont été libérées c'est plus facile de parler devant et à des personnes qui n'ont pas vécu les mêmes expériences). Mais, à l'intérieur des débats mixtes, et pour éviter les frustrations des uns et des autres, il faut instaurer l'égalité. Parce que l'on voit le problème de donner d'abord la parole à un homme dans un débat qui parle des femmes, mais il y en a aussi un à jouer la discrimination positive en donnant d'office la parole en premier à une femme. Le premier dispositif que l'on pourrait mettre en place pour instaurer l'égalité est le cercle.

Comme le dit Abyale Nan Nguema dans son livre, il n'y a rien qui instaure mieux l'égalité que le cercle. En cercle tout le monde voit tout le monde et tout le monde est vu de tout le monde. Tout le monde est à la même distance, personne au centre, personne sur une estrade... c'est l'égalité. L'un des problèmes pourrait être que dans le cercle les femmes se mettent toutes ensembles et les hommes tous ensembles, si c'est le cas il faudra replacer les gens pour que ce soit bien mélangé. Ensuite vient la question de la prise de parole. Le meilleur moyen d'instaurer l'égalité est le sort. À moins d'être particulièrement poissard tout le monde est égal devant le sort. On tire donc au sort le sexe de la personne qui parle en premier (parce que s'il y a plus de femmes que d'hommes ou de Noirs que de Blancs il y a un côté un peu hypocrite à tirer directement par le nom ou le numéro) ensuite, si ça tombe sur "femme", par exemple, on tire au sort parmi les femmes celle qui parlera en premier, et on tire aussi au sort le sens de la prise de parole (aiguilles d'une montre ou inverse). Ensuite chacun parle, sans s'interrompre, sur un ou deux tours en fonction du nombre de participants, et ensuite on entre dans un vrai débat. Ce n'est que la théorie, ça manque de pratique tout ça, mais je pense que c'est la meilleure solution pour que les débats mixtes ne créent de frustration dans aucune partie parce que de cette manière on court-circuite le risque de reproduire les dominations.

Tout ça pour un débat sain, qui n'apparaisse pas comme de l'agressivité ou de la hargne. Parce qu'au final les femmes ne veulent pas détruire les hommes, les Noirs ne veulent pas se venger des Blancs, et les homosexuels ne veulent pas remplacer les hétérosexuels. Ils veulent juste une meilleure place, sans prendre la place des autres. Mais si l'on n'est pas capables de discuter sainement, posément, et que l'on exclue systématiquement par la non-mixité il y a clairement un problème de méthode et de fond. Il y a eu des accusations de racisme anti-blancs. Je n'utiliserais pas ce terme parce qu'il est connoté, mais en revanche oui, de fait, la non-mixité, instaurant un système de discrimination positive, discrimine en creux les autres. À partir de là, si la non-mixité est l'unique système mis en place, elle pose problème.

Qu'en pensez-vous ?

P.-S. : Il y a deux choses que je ne veux pas entendre : l'ironique "ah mais oui, évitons aux pauvres hommes blancs d'être frustrés !" et le "mais façon t'es Blanche et hétéro donc t'y connais rien".

Source photo – Scheurer Kestner

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jeudi 22 juin 2017

Sommes-nous des individus ?

Bonjour !

C'est à croire que je ne traite presque que des questions de genre, sur ce blog ! Bon ! Faut dire qu'une réflexion très intéressante a été lancée et que je me suis engouffrée dedans. En fait, je suis inscrite au forum Jeunes Écrivains et une membre demandait comment on pouvait écrire un personnage masculin quand on est une fille, si les garçons, en gros, ont un mode de pensée différent (elle veut écrire une romance). Et à vrai dire c'est une question que je me pose moi-même depuis... longtemps, d'autant plus que j'ai peu (pas, en fait) d'amis garçons à observer ou interroger, donc ça ne me simplifie pas la vie. Plusieurs réponses ont été données et plusieurs qui disaient que garçon ou fille peu importait, que nous sommes des individus avant tout et que ce n'était qu'une question de caractère. Je ne suis absolument pas d'accord avec ça.

Oui, nous sommes des individus, avec des caractères uniques, définis, des qualités, des défauts, des manières de réagir qui nous sont propres, des valeurs que nous ne partageons pas avec tout le monde, des façons de raisonner et de penser qui sont uniques, nous faisons tous partie de l'humanité et c'est formidable... mais l'humanité est faite de femmes et d'hommes... dans un patriarcat aux modalités différentes en fonction des régions, des époques et des cultures et nous ne pouvons pas nier cela, sinon nous ne traitons pas le sujet. Je me suis vu rétorquer que c'était mieux de privilégier le caractère, caractère qui amènera le personnage à suivre ou pas ce qui est attendu de lui ou d'elle. Il y a deux choses qui me chiffonnent là-dedans : la notion de caractère et de "ce qui est attendu".

Alors histoire d'être sûre de pas dire de bêtise je suis allée chercher la définition de "caractère" sur le site du CNRTL et voilà ce que l'on me donne : "Ensemble des traits psychiques et moraux qui composent la personnalité d'un individu. [...] Ensemble des manières stables d'être, de sentir ou d'agir qui habituellement règlent le comportement d'une personne adulte dans ses relations avec d'autres personnes." Donc le caractère n'est pas que inné, il est aussi construit dans la mesure où l'on a en partie appris comment interagir avec les autres personnes, dans la mesure ou nos "traits moraux" sont construits sur nos expériences, nos désillusions, qui vont nous donner une grande importance de la justice, de la famille, de la confiance, de l'honneur, de la loyauté, etc. Le caractère est construit et j'en suis ravie parce qu'à vrai dire ça m'arrange. Si le caractère est construit (du moins en partie) alors cela veut dire que non seulement les parents et les éducateurs le modèlent par leurs interactions avec l'enfant puis l'adolescent mais aussi la société entière et les messages subliminaux qu'elle envoie. Et, dans une société patriarcale les messages envoyés aux garçons et ceux envoyés aux filles ne sont pas les mêmes. Donc une fille ne se construit pas de la même manière qu'un garçon et vice versa (comme un Noir ne se construit pas de la même manière qu'un Blanc, etc.) parce qu'un garçon et une fille ne se placent pas de la même manière du point de vue des rapports de domination. Il y a pour voir ça un exemple assez frappant : le modèle "rentrez vos poules je sors mon coq" ou : un garçon qui enchaîne les filles est un tombeur, une fille qui enchaîne les garçons est une salope.

"Ce qui est attendu" est lui aussi lié au concept de genre parce que le soucis c'est qu'un garçon doit se comporter "comme un garçon" et une fille se comporter "comme une fille". Le garçon grand, fort, rassurant, tout ça tout ça, et la fille un peu pleureuse, un peu nunuche parfois... comme je le disais dans mon post sur le forum, les shôjo sont un assez bon exemple pour cela : ils s'inscrivent toujours dans les mêmes clichés et dans la même caricature des relations entre garçons et filles. Les bornes de "ce qui est attendu" sont définies par les rapports de genre et de domination.

Femmes et hommes se sont construits différemment avec des univers mentaux différents. De ce fait on ne peut pas, et encore moins dans le cadre d'une romance, dire "nous sommes tous des individus" et faire complètement fi du concept de genre. Mais évidemment il ne s'agit pas non plus d'essentialiser en partant du principe que si telle fille agit de telle manière c'est parce qu'elle est une fille, que si un garçon agit de telle manière c'est parce qu'il est un garçon. Bien sûr il y a le caractère, la construction qui fait que l'on se détache ou pas des rôles de genre mais, à la base, il y a bien la question du genre et on ne peut pas traiter le sujet si l'on décide que "nous sommes tous des individus".

Je voudrais aussi ajouter quelque chose sur ce sujet, qui me paraît assez important. Plusieurs fois je me suis dit que c'était assez étonnant qu'une fille se demande comment pense un garçon dans la mesure où... comment dire... nous sommes une société patriarcale, certes, mais mixte. Les salles de classes sont mixtes, les rues sont mixtes, les entreprises sont mixtes, les magasins sont mixtes... On se côtoie tous les jours, et on se demande comment on pense... Je trouve ça assez étrange, en un sens et ça me fait penser à autre chose que je disais à Mathilde de What I Heart About sur son article il y a quelques jours : je me demande si les garçons et les filles savent vraiment comment s'aborder. Elle parlait du harcèlement et je lui disais que plusieurs fois je me suis demandé si finalement une partie de l'explication du harcèlement de rue n'était pas simplement que les garçons ne savent pas comment aborder les filles. Évidemment il y a aussi la question du patriarcat et qu'ils pensent qu'on leur appartient mais je me demande dans quelle mesure l'ignorance de comment on s'aborde agit. Parce qu'au final on se côtoie peu. Je veux dire... On peut avoir des amis garçons quand on est une fille et vice versa mais je ne me souviens pas franchement de groupes vraiment mixtes dans la cour du collège ou même au lycée, ou même à la fac. On peut aussi interroger la dynamique de groupe : ce n'est pas parce qu'on forme un groupe uniquement de garçons qu'aucun de ces garçons n'a d'amies filles, évidemment. Mais je me pose quand même la question.

Au final c'est extrêmement louable de dire que nous sommes tous des individus, mais ça ne colle pas à la réalité des rapports de genre, ça ne colle pas à la réalité de personnes qui se sentent racisées, ça ne colle pas à la réalité de personnes qui se sentent et sont discriminées de manière générale. C'est super de dire que nous sommes tous des individus, sur le même plan, mais cet aveuglement aux distinctions (qu'elles soient de genre, de race, etc.) pose un problème : elle oublie, elle nie volontairement, même, que nous ne nous construisons pas tous de la même manière en fonction de notre couleur de peau, de notre orientation sexuelle ou de notre sexe/genre. Au final, nous ne sommes pas des individus ou plutôt, avant d'être des individus, nous sommes des femmes, nous sommes des hommes.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Sunsword & Moonsabre

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lundi 19 juin 2017

La raison peut-elle rendre raison de tout ?

Bonjour !

Je sais pas si c'est le printemps, mes hormones, ou le chapitre du livre en espagnol que je viens de lire où ma pauvre petite Ahriel vient de perdre son premier amour (et sans doute le seul) à peine après l'avoir trouvé, ou les trois à la fois, mais j'ai envie de parler d'amour. Alors histoire de dissiper un doute qui peut-être pourrait vous avoir étreint : non, je ne suis pas amoureuse. D'ailleurs il semblerait que ça soit précisément le problème. Comprenez : bientôt j'atteindrai mes vingt-et-un an ; je ne suis pas en couple, pire je ne suis pas amoureuse et, pire encore (si-si, c'est possible) : je suis vierge. Je me souviens, il y a quelques mois, de ma mère qui, tandis qu'on regardait des photos d'une compèt' dont certaines montraient des couples d'amis de ma soeur, a demandé, son air-de-rien presque réussit (mine de rien, c'est dur à faire ces trucs-là !) : "pourquoi ils sont en couple et pas vous ?".

Alors... ! Cette question m'a profondément agacée et je me suis fendue d'un "parce que ça m'intéresse pas" qui aurait presque pu être sorti de ces shôjo où les héroïnes veulent se concentrer sur leurs études... Je crois que... au fond on ne peut pas répondre à cette question. On peut tenter de trouver des raisons, de dire "tu verrais la faune masculine que je côtoie, tu comprendrais" ou "je suis jamais tombée amoureuse et personne n'est jamais tombé amoureux de moi" que l'on ne répondrait pas, au fond, je crois, ou pas assez bien pour obtenir de la tranquilité. Parce qu'on aurait tôt fait de faire comme Kirikou et de demander encore "pourquoi ?". Est-ce que l'on peut répondre à la question "pourquoi tu n'es jamais tombé(e) amoureux/se ?". Je ne crois pas, même si pour ma mère la réponse est sans doute que je suis trop égoïste pour que ça m'arrive. Mais enfin, je n'écris pas cet article pour me plaindre, sinon je ne l'aurais pas titré d'un sujet de philo du bac.

Demander une raison au célibat signifie donc qu'il faut une raison pour être en couple (autre que l'amour, j'entends, puisque l'absence d'amour qui est une raison évidente du célibat n'empêche pas de poser la question (je sais pas si je suis claire)). Et, si on couple ça à l'autre pression sociale que constitue pour les femmes et les couples la question des enfants on comprend assez bien : une raison de se mettre en couple c'est de faire des enfants (souvenez-vous, j'avais écrit un article Pourquoi fait-on l'amour ? ;P) et de perpétrer la race humaine, de lutter contre la peur de la dépopulation qui a duré une bonne partie de l'époque moderne et évidemment après les Guerres mondiales. Alors peut-être que je vais chercher un peu loin mais je crois qu'il y a de ça. Il suffit de voir les réflexions que se prennent les femmes qui arrivent à l'âge moyen du premier enfant : "tu as vingt-sept ans, quand même", par exemple. C'est irrationnel. Nous sommes bientôt neuf milliards sur cette pauvre planète alors la race humaine ne va pas s'éteindre parce qu'une poignée de femmes refuse de se reproduire.

Pourquoi demander la raison ? Y en a-t-il une, d'ailleurs ? Je veux dire... si je peux comprendre qu'on n'ait pas besoin d'être amoureux pour faire l'amour et les avantages qu'il y a, je comprends mal l'intérêt de se mettre en couple si l'on n'aime pas. Pourquoi me mettrais-je en couple si je n'aime personne ? D'ailleurs faut être deux pour être en couple (c'est un peu ce que veux dire le mot) je signale au passage, alors pourquoi le problème viendrait de moi ? Ai-je besoin d'une autre raison que l'absence d'amour à mon célibat ? La raison ne peut vraiment pas faire entrer l'amour dans l'entendement des gens ? La raison ne peut pas rendre raison de tout, dans ce cas (c'était un peu couru d'avance, d'ailleurs, comme réponse (ils se compliquent la vie, les philosophes)).

Ai-je raté ma vie, ma vie adolescente, ma vie de jeune femme, parce que je n'ai pas eu d'amour estival ou même d'amour tout court, que je n'ai échangé mes bactéries buccales avec personne et ne me suis pas faite déflorée à l'âge moyen qu'est dix-sept ans ? Le couple doit-il être un but ? Il semble... dans l'inconscient de beaucoup de personnes, y compris dans le mien malgré ce que je veux bien me faire croire à moi-même, d'ailleurs... C'est parce que c'est la normalité d'être amoureuse/x et en couple que j'ai besoin d'une raison pour être célibataire. D'ailleurs on a demandé à ma cousine si elle faisait exprès de l'être. On cherche à rationaliser le célibat. Mais peut-on rationaliser l'amour ? (question cucul, je sais, je sais...).

Ma réponse "parce que ça ne m'intéresse pas" est aussi intéressante en elle-même, d'ailleurs. Parce qu'elle m'a permise d'être tranquille, de donner une raison à la raison. Si ça ne m'intéresse pas alors ça veut dire que sciemment je cherche à ne pas être en couple, donc que je ne pose le regard sur personne et que je ne me préoccupe pas de savoir si on me regarde ou pas. Comme une fuite, un renoncement à la recherche et aux efforts... Tout ce que la raison peut comprendre. Je pense que si j'avais dit "parce que je suis jamais tombée amoureuse" je n'aurais pas fait taire ma mère. Parce que ce n'est pas une "raison finale" : on peut encore enchérir un "pourquoi". Donc ma réponse donne une raison que la raison puisse comprendre et dont elle puisse rendre raison. Un truc raisonné, raisonnable. Je ne saurais pas vraiment aller plus loin dans l'analyse, mais je trouvais intéressant de le soulever.

Voilà. C'était ma participation décousue et désorganisée aux articles sur l'amour (je fais ce que je peux).

Qu'en pensez-vous ? Ressentez-vous ce genre de pressions ?

Source photo – arkaitz etxeberria photography

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mercredi 7 juin 2017

L'ambition face au réalisme

Bonjour !

Au début je voulais titrer "et après ?" de la question que ne cessent de poser mes parents, ou "le futur" mais, finalement "l'ambition face au réalisme" tire précisément l'essence de mon problème (au premier sens du terme). Il y a quelques semaines, Joséphine de La Plume Grise écrivait un article pour faire part de ses doutes concernant son orientation, son avenir, la direction qu'elle devait donner à sa vie après sa Licence, etc. Cet article a trouvé une certaine résonance en moi parce que je suis dans une situation similaire.

Hier on nous a envoyé par mail notre moyenne de l'année ; avec un peu plus de douze j'ai mon année et avec elle ma Licence d'Histoire et se pose la question de ce que je vais faire maintenant. Au début, il n'y avait pas beaucoup de doutes : école de journalisme, d'ailleurs c'était bien pour ça que j'avais choisi une Licence d'Histoire... je le croyais. En fait, quand mes parents m'ont fait la remarque, je me suis rendue compte que sans doute ce n'était pas la vraie raison. J'ai choisi l'Histoire pour moi, parce que j'avais envie, parce que j'avais le pressentiment que ça me plairait et que ça me servirait pour mes romans et par chance c'était une voie d'accès aux écoles de journalisme... Au final, si je m'étais vraiment renseignée pour faire une voie béton pour le journalisme j'aurais sans doute choisi une autre voie ; il y a des facs qui proposent des filières avec des liens faits avec le journalisme. Mais au début il n'y avait pas de doutes : Licence puis concours puis école de journalisme puis au boulot. Sauf qu'en trois ans j'ai eu le temps de changer, d'évoluer et de m'intéresser à de nouvelles choses.

Comme au sport. Seulement c'est un peu tard pour passer le concours de Lille pour une formation en journalisme sportif. Je n'ai absolument pas les connaissances générales pour réussir le concours et absolument pas le temps, matériellement et hors les autres occupations, pour combler le gouffre de mon insavoir (pas sûre que le mot existe). J'ai regardé les annales et je ne peux pas répondre aux questions précises : je ne peux pas redonner leur numéro de maillot aux athlètes (qui ça intéresse, d'ailleurs ? :P). Je n'ai presque pas suivi l'actualité cette année, donc je suis ignare. Ignare parmi ceux qui se seront préparés de leur côté, parmi ceux qui auront eu la prépa en ligne, parmi ceux qui sortiront d'une Licence option journalisme dont la dernière année est exclusivement réservée à la préparation des concours. Autrement dit je n'ai absolument aucune chance de réussir ces concours. Et je n'en ai pas non plus envie. Je n'ai pas envie de reprendre les études.

C'est sans doute là que ça coince. Parce que l'on attache beaucoup d'importance aux études, en témoigne l'entrée en matière de Joséphine : "Un titre presque… affolant, je l’admet !" (elle titrait alors : "et si j'arrêtais mes études ?"). Le plan pour moi c'est un Service Civique en radio (on y croit) et même si je n'en trouve pas je pourrais sans doute continuer de travailler dans la radio où je suis actuellement bénévole. Et là vient la grande question : et après ? Bonne question. J'y ai pas trop réfléchi, à vrai dire. Je voudrais bien devenir Maître Chien, mais très concrètement je suis au point mort physiquement. Et après... Après j'envoie des CV à tours de bras et croise les doigts ?

J'ai fait une espèce de test sur Studyrama. Je suis "entreprenante" à huit (sur huit apparemment) et "réaliste" à deux virgule soixante-quinze. C'est tellement vrai... ! Je sais que je ne suis pas réaliste, que les plans ne sont pas réalistes, que mon ambition je peux sans doute la ranger dans ma poche parce qu'en vrai je n'aurais pas les moyens de la réaliser, que les choses ne sont pas comme dans un rêve et que le hasard (d'ailleurs je pense que rien n'arrive par hasard) ne pousse pas toujours dans la direction que l'on souhaite. Mais seulement, voilà, tout le problème est là : si je me range au réalisme je me range aussi au pessimisme. Parce que la version réaliste c'est la version résignée. Si je reviens au réalisme je peux me suicider tout de suite et encourager tous celles et ceux de ma génération à le faire.

Bien que l'on soit attaché au diplôme dans notre pays une Licence en Sciences Humaines ne sert pas à grand-chose (bien que ce soit très enrichissant), et même en poursuivant les études il n'est pas dit qu'on trouve du travail avec un Bac+5 parce que les entreprises et autres organismes demandent souvent deux ou trois ans d'expérience qu'aucun ne veut être le premier à donner : c'est un cercle vicieux duquel il est difficile de sortir. Pas de travail ça veut dire pas de logement, pas d'indépendance. Ça et le fait que je sois une jeune femme (donc biologiquement apte à avoir des enfants) et je peux toujours courir pour trouver un emploi rapidement. Si je me range au réalisme je me range aussi au fatalisme (sans juste-milieu, c'est sans doute malheureux xD).

Je crois que l'on ne peut pas être à la fois entreprenant et à la fois réaliste et que c'est pour ça que le fossé entre les deux résultats du test est si important. Je crois qu'au fond aucun ambitieux ne peut vraiment prétendre être réaliste parce que quand on veut faire de grandes choses on pense grand et on pense simple (ça veut pas dire facile) à la fois. L'argument selon lequel "les choses ne sont pas si simples" me laisse un peu béate. Parce que ça veut dire que si c'est pas simple c'est dur (en fait "complexe" mais comme on confond "simple" et "facile"...) et que si c'est dur on n'y arrivera pas et que donc pourquoi commencer, après tout ? Sauf que ceux qui réussissent ne pensent pas comme ça. Je ne connais personne ayant réussit en ne voulant pas réussir. Parfois les choses ne sont pas simples parce qu'on n'a pas envie qu'elles soient simples et que c'est mieux de rester à l'immobilisme que de se lancer sur le chemin, de faire le premier pas de la longue route éreintante.

Je ne sais pas où je serai dans un an (en fait je ne sais même pas où je serai en Septembre), je ne sais pas ce que je ferai, je ne sais pas si je me résoudrai à me lancer dans des études de journalisme, si je trouverai du travail sans malgré toutes les personnes qui disent que si on peut atteindre le journalisme de cette manière il ne vaut mieux pas tenter, si je ferai tout à fait autre chose... Je n'en ai aucune idée. Et à vrai dire ça ne m'inquiète pas plus que ça. Pas parce que je sais pouvoir retourner chez mes parents et vivre à leurs crochets, pas parce que je compte sur les bonnes rencontres aux bons moments (quoique) mais parce que la vie.

On peut planifier tout ce qu'on veut à plus ou moins long terme, au final les choses changent. Nouveaux intérêts, nouvelles rencontres, nouvelles opportunités. La vie. Des choses que l'on ne contrôle absolument pas.

On nous demande de savoir de plus en plus tôt ce que l'on veut faire et sans erreurs. Jamais. Sauf que l'erreur est mère de réussite. L'échec c'est l'expérience et l'apprentissage, autant de soi que des autres. Et Macron qui veut empêcher les bacheliers scientifiques d'aller en littéraire à la fac... on aura tout vu. On ne peut pas savoir sans faire d'erreur, ou même sans parler d'erreur sans changer d'avis. J'ai une amie qui n'est pas du tout passionnée par ses études, qui a redoublé plusieurs fois au cours de sa scolarité, et qui pourtant est loin d'être con parce que quand elle veut elle peut. Elle s'intéresse au monde du tourisme mais elle s'y est intéressée relativement tard et je pense surtout qu'elle n'aime pas du tout les études. J'ai une autre amie qui a eu un gros moment de doute sur ses études, sur le fait de peut-être pas travailler dans leur branche mais de faire autre chose. Une autre qui s'est intéressée trop tard au métier de gendarme pour réussir les épreuves physiques et qui a dû se réorienter. J'ai un ami de collège avec qui je parle assez rarement mais qui a changé plusieurs fois de réorientation en plusieurs années. J'ai une des camarades avec qui je travaille à la radio qui ne sait pas du tout ce qu'elle veut faire. Au final quand je regarde dans mes relations il n'y a que deux personnes sûres d'elles qui s'engagent sur leur voie sans ciller. Proportionnellement ça pèse lourds.

Alors c'est sans doute naïf, irréaliste, bête à manger du foin, mais j'ai décidé de ne pas m'inquiéter de ce que je ferai dans un an. Je verrai. Et bizarrement cette position ne me gêne pas du tout alors que je suis plutôt une stressée de la vie x) J'ai décidé d'attendre et de voir. Je vais faire des expériences, rencontrer des gens (l'épreuve d'une vie pour moi haha xD), et je verrai. Parce que de toute façon on peut faire tous les plans qu'on veut au final en douze ou dix mois on a l'opportunité de rencontrer des gens, de découvrir des choses, et de changer d'avis, alors tous les plans peuvent être renversés en trois minutes comme autant de quilles. Je décide de voir. J'ai confiance, bizarrement. Pas particulièrement en moi, mais en la vie. Elle peut être franchement mesquine, mais j'ai la conviction que rien n'arrive pas hasard alors je décide d'attendre et de voir. Une attente active mais une attente quand même. C'est pas que mon avenir m'intéresse pas, ou m'inquiète pas (quoique) (si je regarde mes notes, mes diplômes, etc., j'ai toutes les raisons de m'inquiéter parce qu'avec une Licence d'Histoire on fait que dalle) mais je décide de me laisser porter par les vagues.

Je choisis l'ambition au réalisme.

Qu'en pensez-vous ? Comment s'est passée votre orientation ?

Source photo – Ludwig Favre

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dimanche 28 mai 2017

On riait mieux avant (?)

Bonjour !

Je suis tombée tout à l'heure sur des extraits de l'interview que Cyril Hanouna a donnée au JDD. Je ne souhaite pas revenir sur cette affaire de canular qui n'a malheureusement pas fait rire que lui mais il y a quand même quelque chose qui m'a interpellée (pour pas changer). Il a dit notamment que, aujourd'hui, le sketch de Pierre Desproges sur les juifs ne ferait plus rire et il me semble que c'est un type d'argument que l'on rencontre assez souvent consistant à dire que l'on "riait mieux avant", en gros, et qu'aujourd'hui on a un humour trop édulcoré, trop gentil, pas assez noir, trop politiquement correct, etc. Sauf que pas de chance, il se trouve que j'ai eu deux cours cette année qui me donnent des clefs pour réfléchir à cet argument. J'ai eu un cours sur les mémoires de la guerre (que j'ai relu rien que pour vous (félicitez-moi :P)) et un cours sur le théâtre grec antique (si, ça a un rapport). Du coup, moi, cet argument de "Desproges aurait pas pu faire son sketch" comme preuve qu'aujourd'hui on ne sait pas rire ça me chiffonne.

Très sincèrement, ce sketch de Pierre Desproges, je ne le connaissais pas. Mais par chance et comme sur internet on trouve de tout j'ai pu remettre ma culture à niveau. Eh bien vous savez quoi ? Cyril Hanouna a tord : j'ai ri. Évidemment il y a des références que je n'ai pas, des noms que je ne connais pas, et donc des rires qui ne me sont pas accessibles (je vais y revenir) : mais j'ai ri, c'est le premier point de ma réponse.

Le deuxième point c'est qu'une pièce de théâtre – ou un spectacle d'humour – s'inscrit dans un temps donné, avec un public donné, un contexte, etc. Il me paraît donc important de remettre un peu ce sketch dans une partie de son contexte politico-sociétal. Sur la chaîne Youtube où je l'ai trouvé, il était indiqué qu'il a été joué au théâtre Grévin en 1986. En 1986 nous sommes quarante ans après la guerre. Cela fait que l'on doit diviser le contexte en deux branches : premièrement la branche du public : quarante ans après la guerre le public a, sans doute pour une large part, des souvenirs de la guerre (soit sous forme de souvenirs personnels soit sous forme de souvenirs familiaux) ; secondement la branche mémorielle : de quoi se souvient-on en 1986 ? C'est là que mes cours sur les mémoires des guerres interviennent.

Il faut bien se rendre compte que, dans l'après-guerre et jusqu'aux débuts des années 1980 quand on parle de "déporté" on parle des résistants déportés. Ce n'est que progressivement que l'on glisse vers le déporté juif, avec aussi le film Shoah, en 1985. Dans la même période, en 1987, c'est le premier procès depuis un moment d'un officier allemand duquel on a pu empêcher le suicide : Klaus Barbie. Voilà, pour ce qui est de la France, dans les années 1980, on en est là (il y a aussi une série télé qui sort en Allemagne et aux États-Unis notamment, en 1978, et qui fait un choc). C'est dans ce contexte-là que Pierre Desproges fait son sketch. Avec un public donné, à un moment donné. La lecture et la réception d'une pièce de théâtre – ici d'un spectacle – se fait d'une certaine manière à un certain moment. Notre prof nous parlait de la pièce grecque Les Perses qui a été représentée à Athènes huit ans après les guerres médiques. Donc le public, les spectateurs, avaient souvenir de la guerre. Si on joue cette pièce aujourd'hui c'est une "pièce-musée", parce que le public ne sera pas dans les mêmes dispositions qu'à l'époque. De là il peut être intéressant d'adapter la pièce (par exemple, quand des noms de soldats sont cités, mon prof avait fait citer par son acteur des noms de soldats états-uniens morts pendant la guerre d'Irak si je ne m'abuse).

Le public de 1986 n'est pas le même que le public d'aujourd'hui qui, pour une large part, n'a jamais vécu la guerre et qui, pour ce qui est des petits-enfants ou arrière-petits-enfants, n'ont même plus la mémoire familiale de la guerre. Le contexte mémoriel n'est pas non plus le même. De ce fait non seulement on perd du rire sur une méconnaissance du contexte (certains noms que je ne connaissais pas) mais en plus nous ne sommes pas dans les mêmes dispositions psychologiques.

Un humoriste, d'autant plus quand il écrit sur des sujets graves comme ça peut être le cas de Yassine Belattar, Jérémy Ferrari ou même Élie Semoun, s'inscrit dans un contexte d'actualité et d'ailleurs Élie Semoun, invité dans Quotidien l'autre jour, disait comment il introduit le sujet une fois qu'il est sur scène (à base de jeux de mots) histoire de détendre un peu son public. Il faut mettre le public dans de bonnes dispositions et avoir conscience du contexte. Sans doute que dans vingt ans ces sketchs-là ne feront pas rire les personnes qui n'auront pas connaissance de leur Histoire contemporaine.

Du coup ça me paraît un peu facile de dire qu'aujourd'hui Pierre Desproges ne pourrait plus faire son sketch. Je ne vois pas en quoi, et j'ajouterais que, sans doute, comme les humoristes s'adaptent au contexte, il ne l'écrirait peut-être pas de la même manière. Aujourd'hui il me semble que l'humour autour des juifs est un peu différent. Si loin de la guerre on ne fait plus de sketch entièrement dédié – en tout cas il ne me semble pas pour ce que j'en sais – et on préfère distiller quelques blagues au détour d'une phrase. En revanche on dédie des passages complets au terrorisme.

Prétendre que l'on riait mieux avant, qu'aujourd'hui l'humour s'étiole, d'édulcore, sous prétexte que les sketchs d'il y a trente ans sont différents de ceux d'aujourd'hui c'est oublier qu'une pièce de théâtre ou un spectacle d'humour est de l'art vivant, qui est aussi fait en fonction du public. Pire... ! Se dédouaner d'une mauvaise vanne, d'un raté, se victimiser en disant "mais de toute façon on rirait mieux avant" en prenant à témoin des humoristes de la génération précédente c'est d'une part faire comme si l'on n'était pas fautif et refuser de reconnaître ses tors en disant "c'est pas moi c'est les autres" (comme le réalisateur de Gangsterdam) et d'autre part ignorer son public et le contexte. Je crois que, pour faire de l'humour noir, il faut un capital-sympathie.

J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur le fait que je pense que l'on peut rire de tout, donc je ne développe pas – mais si vous voulez ouvrir le débat dans les commentaires je répondrais sans problème :) Quoi qu'il en soit je ne pense pas que l'humour se délite, il suffit de voir que des humoristes comme Élie Semoun, Yassine Belattar ou Jérémy Ferrari s'emparent de ce genre de sujets un peu difficiles comme le terrorisme, la mort, l'homosexualité, etc. Et puis... en cherchant une photo pour illustrer, je suis tombée sur un article qui citait des passages du fameux sketch de Desproges pour démontrer le fait que maintenant ça ne passerait plus. Alors-alors-alors... je crois que je l'avais déjà dit dans un article mais : le ton. Nous sommes bien dans un spectacle vivant et c'est le ton, qui fait tout. Même aujourd'hui si vous lisez certains passages des sketchs de Jérémy Ferrari vous vous demandez où vous êtes tombés. Mais le ton.

Se pose aussi la question de l'universalité de l'humour et les historiens se sont demandés si on pouvait rire à ce à quoi riaient les Romains (dans le contexte de l'Histoire des émotions) et certains d'entre eux ont aidé Jim Bowen à faire un spectacle avec seulement des blagues anciennes.

Je ne pense pas que l'on riait mieux avant. Le thème de la décadence des plus jeunes est tellement vieux que Socrate le portait déjà, c'est vous dire ! Je pense juste que l'on riait différemment, étant entendu qu'un art vivant fait aussi en fonction de son public et de tout un contexte social. Et je pense que c'est trop facile de se dédouaner en disant que de toute façon maintenant "on ne peut plus rien dire".

Qu'en pensez-vous ? Riait-on mieux avant ?

Source photo – auteur inconnu

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samedi 27 mai 2017

Le collant et la propriété du corps des femmes

Bonjour !

Je me suis fait rapporter, à peu près, les paroles d'un jeune homme que ma mère et ma soeur connaissent. Elles n'ont pas été très précises mais le fond c'était que ce garçon avait déclaré s'être un jour déguisé en vraie femme, avec la (mini) jupe, les collants, le maquillage, etc. De là est née une réflexion que j'aie nourrie aussi d'un des épisodes de Candice Renoir diffusé hier soir.

C'est au fur et à mesure que je parlais toute seule pour organiser mes idées (ce que je vous conseille, ça marche super !) que j'ai repensé à cet épisode dans lequel la fille de Candice, adolescente, sort avec un mini-short et se fait agresser dans le rue par deux autres ados qui lui sortent les grands classiques "t'es une pute" et "tu veux te faire violer, c'est ça ?!". Et quand j'ai vu que, sous son short, elle portait des collants, j'ai dit : "oh elle porte des collants en plus ? Bah ça va, c'est rien". On est bien d'accord pour dire que, collant ou pas collant, reprocher à une personne la manière dont elle s'habille et rentrer dans le processus de culpabilisation de la victime de viol est moralement condamnable. Mais quand même, avec ce collant, il y a quelque chose de différent. Le collant cache ce que la jupe ou le short fait mine de montrer, et là réside ma réflexion.

D'abord je voudrais m'étendre sur la notion de "vraie femme". Selon moi si l'on introduit la notion de vrai il faut introduire d'office sont complément-contraire qui est le faux. Tout ce qui ne correspond pas à l'image de la "vraie femme" est donc une "fausse femme" et donc se définit par le "ce n'est pas". Pour prendre un exemple, en cyclisme (le Giro se termine, après trois semaines je ne pense plus qu'à ça, sauf quand je dois sortir de ma torpeur pour parler représentations de genre, c'est un peu malheureux xP) on parle de "faux-plat (montant/descendant)". Un faux-plat : ce n'est pas un plat. Une fausse femme : ce n'est pas une femme. Donc tout ce qui ne correspond pas à la "vraie femme" n'est pas une femme (on parle bien ici du genre social et non biologique). C'est pour ça que, quand je parlerais de "la femme" ou "des femmes" ça sera l'équivalent de la "vraie femme" de ce jeune homme.

Une femme, pour lui, porte du court et des collants. Je trouve ça intéressant qu'il admette le court comme correspondant aux femmes alors que l'on a plutôt tendance à vouloir, du côté des hommes, rhabiller les femmes quand certains courants du féminisme veulent les déshabiller étant entendu que plus on montre de peau et plus on est libre/libérée (comme avec l'histoire du burkini). Je vous avais déjà raconté que l'ex d'une amie refusait qu'elle porte la jupe qui lui arrivait juste au-dessus du genou parce qu'il avait l'impression que tout le monde la regardait. Ce n'est peut-être pas une majorité, mais j'ai quand même l'impression que les garçons sont plutôt défiants à l'égard des tenues courtes qui assimilent les filles à des "putes" ou des "salopes", en témoignent les diverses agressions dans la rue et autres interdictions auprès des petites amies. Donc c'est assez intéressant que ce garçon-là admette le court comme relevant de la femme et pas de la pute. Cependant ce paradoxe est atténué par les collants, qui, comme je le disais avec l'exemple de l'épisode de Candice Renoir, cachent ce que le court montre. La jambe n'est donc pas montrée (puisqu'elle est cachée). Partant de là, je pousse un peu ma réflexion.

Ce qui sépare donc la femme de la "pute" ce n'est pas la taille du vêtement et la quantité de peau révélée au grand-jour mais le collant. Le collant cache et le collant empêche le toucher. Si vous touchez la jambe couverte de collants d'une femme vous touchez la femme, l'individu, mais pas le corps en tant que tel, pas la peau. Donc le collant empêche l'accès au corps. Or, une pute, pour le dire vulgairement (de toute façon je suis vulgaire depuis le début de cet article alors autant poursuivre sur ma lancée xD), c'est un vagin en libre-service (tant qu'on a de quoi payer) : autrement dit si elle n'a pas de collant pour empêcher la vue et le toucher ce n'est pas grave, c'est même ce que l'on attend d'elle : un morceau de viande à reluquer (et plus).

Une pute c'est aussi une image de la femme vile, basse, sans honneur, qui vend son corps, une femme de mauvaise vie, sans vertu, alors que, dans nos sociétés, on essaye de préserver de ça les femmes (en témoignent les insultes que les unes et les autres reçoivent à l'image de "sale pute"). Parce qu'une femme c'est la douceur, la vertu, c'est Lucrèce qui, ne pouvant supporter d'avoir été violée, souillée, d'avoir déshonorée sa famille, se suicide. De là il vaut mieux contrôler le corps des femmes, pour éviter qu'elles soient rendues désirables aux hommes qui pourraient alors leurs tourner autour, voire, les violer (ce qui serait évidemment la faute de la femme). Et pour contrôler le visible (au passage je vous conseille de lire Comment le voile est devenu musulman ? de Bruno-Nassim Aboudrar) et le corps rien de mieux que le vêtement (mais pas seulement ; à l'époque moderne les femmes ne pouvaient pas jouer de la flûte en public ni des instruments comme le violoncelle dont la position pour le jouer n'est pas des plus élégantes).

Mesdames, il vous est donc demandé de vous habiller de manière à cacher vos jambes ou, à défaut, de porter des collants.

Vous allez me dire que j'exagère et que j'extrapole sur des propos rapportés avec imprécision. Certes oui, mais aussi sur ma propre réaction de cet épisode de Candice Renoir qui tend à dire que, si elle porte des collants sous son short, alors Emma a encore moins de raison d'être traitée de "pute" puisqu'on ne voit rien de ses jambes, ce qui marque bien la différence entre "la femme" et "la pute".

Quant à contrôler le corps des femmes c'est, comme je le disais il y a quelques temps à Aloha Tallulah sur l'un de ses articles, pour la raison – enfin l'une des raisons, sans doute – que le corps des femmes appartient aux hommes par un retournement rhétorique (qui doit avoir un nom d'ailleurs).

Ce que je veux dire et ce que j'expliquais à Aloha Tallulah c'est que les femmes disent "mon corps m'appartient" ; les hommes pensent, disent parfois, considèrent plus ou moins inconsciemment, que les femmes leur appartiennent (on dit "ma femme" et pas "mon épouse" ; on dit "il faut protéger nos femmes et nos enfants" – au passage on assimile les femmes aux enfants, je ne m'étends pas dessus – ; aussi en rapport avec notre Histoire largement chrétienne : dans la Bible la femme a été faite après et pour l'homme – raison pour laquelle elle doit porter un voile, d'ailleurs). Conclusion : le corps des femmes appartient aux hommes. D'autant plus que, bien souvent, les femmes ne sont pas capables de posséder par elles-mêmes (excepté quelques cas, de veuves notamment, à l'époque moderne et dans le Coran où elles peuvent gérer des biens, témoigner dans un tribunal, etc.). Le corps des femmes appartient aux hommes. C'est une raison pour les hommes de réglementer le vêtement féminin (interdiction du pantalon, aussi par la peur de l'inversion et de la confusion des sexes et là je vous renvoie à Une histoire politique du pantalon de Christine Bard) ; c'est aussi une raison pour les féministes de s'emparer du vêtement et de chercher à dévêtir les femmes : si le corps des femmes et le vêtement féminin appartiennent aux hommes alors rien d'étonnant à ce que, pour certaines féministes avec lesquelles je suis fort peu d'accord, la libération des femmes passe par des vêtements de plus en plus courts et ce de manière systématique.

Alors que, comme je l'ai dit précédemment, le vêtement court ne fait pas tout puisque l'on peut "contrer" le raccourcissement par le port de collants. Et je me rends bien compte, dans mon port personnel de la robe, que je préfère porter ma robe d'hiver (un peu au-dessus du genou) que ma robe d'été (même taille) parce que l'hiver, j'ai des collants (et que j'aime pas trop montrer mes jambes parce que je m'aime pas, mais c'est une autre question).

Quant à la question de savoir si ce garçon duquel on m'a rapporté les propos est dans le vrai... j'ai déjà écrit sur qu'est-ce qu'une femme il n'y a pas si longtemps ;) (je suis intarissable (pour votre plus grande lassitude)).

Edit 04/07/2017 : Cette nuit j'ai pensé à autre chose, qui relève plus du régime du regardé et du regardant dont Bruno Nassim Aboudrar parle dans son livre Comment le voile est devenu musulman ? (et que je vous conseille). En fait, la personne condamnée est davantage le regardé que le regardant. Dans le Code pénal de 1810 (abrogé en 1992), apparaît le délit d'outrage public à la pudeur : la nudité devient répréhensible à partir du moment où elle peut être vue. Un exemple est celui d'un homme qui forniquait avec une jeune femme et qui a été condamné parce que dénoncé par son fils "l’œil rivé à un trou dans une cloison de sa bergerie" (alors qu'on se demande tous ce qu'il foutait là, déjà !). Je pense que c'est aussi en partie à cause de ce régime du regardant et du regardé que l'on s'en prend aux filles qui montrent un peu de chair et pas aux garçons qui les regardent comme des morceaux de viande (bon, ceci dit, à chaque fois que j'ai été confrontée au cas, j'étais couverte ! xD).

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Vincent Wo

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