jeudi 28 juillet 2016

Mort et rapport au corps

Bonjour !

Je sais que ce n'est pas un sujet super joyeux (encore moins pour l'été) mais je n'ai pas pu résister x) En fait, l'autre jour, je lisais un reportage de National Geographic de Janvier (oui, je viens à peine de finir le numéro de Janvier, ça vous pose un problème ? :P) à propos des vautours en danger et ça m'a fait penser à quelque chose dont j'avais entendu parler je ne sais trop où : les funérailles qui, en Inde, consistent à donner le corps du défunt aux vautours (ils en parlaient d'ailleurs dans le reportage). Du coup j'ai cherché et j'ai trouvé : c'est le sky burial, les funérailles célestes. Certains commentaires de l'article que j'ai lu étaient très intolérants, disant que c'était irrespectueux des morts et de leur famille... j'avais envie d'écrire à ce propos mais je ne voulais pas écrire le même genre d'article que pour Raisonner en Français et L’œil français, du coup j'ai voulu élargir au rapport au corps mort.

Clairement, pour nous qui vivons dans une région du monde où on prend soin des cadavres, un sky burial est un peu violent, un peu dégoûtant pour certains, parce que l'on n'a pas l'habitude de voir des cadavres humains de cette manière ailleurs que dans les séries télé comme Bones. Sans même se limiter à l'Europe : dans l'Egypte antique on prenait quelque soixante-dix jours pour momifier un corps. Ça n'a pas été comme ça dans toutes les régions du monde et le sky burial en est un exemple. Je crois qu'au fond, si au premier abord on rejette cette forme de funérailles c'est parce que la raison ne nous en paraît pas évidente pour nous qui avons l'habitude de faire autrement. Mais une fois que l'on sait que, dans cette région du monde, le corps n'est considéré que comme un véhicule et n'a plus d'importance une fois mort, que le donner aux vautours permet de libérer l'âme du défunt, on peut regarder ça comme un type de funérailles comme un autre. Imaginez la surprise d'un Tibétain ou d'un Indien qui viendrait assister à un enterrement bien de chez nous ! Quelle drôle d'idée d'enfermer un cadavre dans la terre ! Voir, pour certains, d'en garder des reliques !

Le rapport à la mort est totalement différent et, par exemple, j'ai aussi lu dans un autre article que ces funérailles se faisaient en public afin que les personnes affrontent la mort et se rendent compte de l'impermanence de la vie. Les funérailles prennent ainsi le rôle d'un memento mori ou, moins connu que les gisants, d'un transi. On a vu en Histoire de l'Art cette année (on travaillait sur le corps) que le transi (qui date plutôt de la Renaissance) rappelle que le corps n'est qu'un véhicule, nous remet dans une posture d'humilité et d'acceptation face à la disparition de l'enveloppe. Il s'agit de la représentation du corps mort dans sa rigidité et sa maigreur, presque à l'état de squelette.

J'y pensais cette nuit (parce que mes meilleures idée viennent la nuit :P) et j'ai songé au don d'organe. Chaque individu d'une même culture a un rapport différent à la mort. Par exemple, moi, je ne souhaite pas être donneuse d'organes. En fait, quand je vais me faire arracher mes dents de sagesse je compte même demander au dentiste si je peux les récupérer. Je n'ai pas envie qu'une ou des parties de moi se retrouve(nt) je ne sais où. On pourrait me reprocher de sacraliser mon corps mais en fait ce n'est pas ça. Je ne sacralise pas mon corps parce que sinon je serais contre l'idée d'un sky burial. Et ce n'est pas le cas. En fait, le don d'organe, c'est pour moi... un pillage du corps, mais pas dans le sens aller à l'encontre du corps sacré comme on pourrait piller la tombe d'un pharaon (d'ailleurs, chez les Mongols, pour éviter la profanation de la tombe du Khan on tuait toutes les personnes qui avaient assisté à la cérémonie et qui savaient ou se trouvait le tombeau). Le problème c'est que réparer le corps de quelqu'un avec les morceaux du corps de quelqu'un d'autre ça fait très savant fou, quand même. Alors que le sky burial c'est revenir à l'état originel des choses, en quelques sortes puisque, dans la nature, les animaux morts finissent dans le ventre des charognards et nécrophages. Vous voyez ce que je veux dire ? Et, comme dans un enterrement, le corps revient à la terre (ben oui, le vautour il la digère la viande et on sait tous où se termine le processus de digestion) et peut-être même plus que lors d'un enterrement puisque nos tombes sont en béton.

Je songeais aussi qu'il y a quelque chose d'assez drôle dans les commentaires des personnes qui trouvent le sky burial "dégueulasse" et autre... c'est que le corps, dans un cercueil, se putréfie, s'altère, se désagrège, voire se fait grignoter lentement par des dizaines de petites bestioles grouillantes. En quoi c'est différent d'un banquet pour vautours affamés qui réduisent les corps à l'état de squelette en quelques minutes ? A la limite je préfère que mon corps disparaisse en quelques minutes plutôt que sous les lents assauts de larves... Mais les personnes qui ont commenté n'ont certainement pas pensé à ça parce que l'on garde l'image de corps maquillés, habillés, que l'on enferme dans une boîte et donc dont on ne voit pas tout le processus de disparition du corps rendu aux entrailles de la terre. En fait, pour que le corps reste à peu près intact, il faudrait procéder à une momification.

Dans le catalogue de l'expo dont je vous parlais dans mon dernier Au tour du monde, on apprend que la culture Las Vegas de la côte équatorienne, vers 6000 avant notre ère, déterrait des squelettes, peignaient certains os en rouge, les plaçaient dans un panier puis les enterraient de nouveau à côté d'un proche. Pour nous, déterrer un corps peut paraître un peu bizarre, encore plus en manipuler les restes. Aussi ils enterraient les restes près de leurs habitations. Un peu bizarre ici aussi. Il ne faut pas oublier que la proximité de nos cimetières avec nos villes n'a pas toujours été évidente. Avant on faisait des nécropoles, on repoussait les cimetières très loin. Et puis ensuite est venue l'idée qu'il fallait être proche du lieu de culte alors on a rapproché les tombes des églises et certains, des riches, des rois, se sont fait inhumer dans les églises. Mais ça n'a pas toujours été évident !

Le rapport à la mort d'une culture est aussi influencé par son environnement. Chez nous on peut enterrer un corps mais au Tibet, à plusieurs milliers de mètres d'altitude, sans arbres, avec une terre gelée, il se passe quoi à votre avis ? Pourquoi le docteur Tulp faisait sa dissection annuelle en plein hiver, vous pensez ? A partir de là il n'y a pas cinquante solutions pour faire disparaître le corps ! La religion façonne aussi son rapport à la mort. Les dissections de corps humains étaient interdites parce que l'Eglise voyait ça d'un mauvais œil, parce qu'on ne "saccage" pas un corps.

Non, un sky burial n'est pas plus barbare qu'un enterrement ou qu'une crémation. C'est simplement une autre manière de considérer le corps mort. Et nous avons, dans notre région du monde, aussi rappelé par la mise en place du transi, par exemple, que le corps n'est qu'un véhicule. On dit d'ailleurs "mon corps m'appartient" et pas "je suis mon corps". Dans notre culture, historiquement, nous prenons soin des corps qui restent importants, mais ce n'est pas la bonne solution, la seule digne d'intérêt, la seule respectueuse. Chez nous la mort est tabou, là-bas les gens assistent au repas des vautours. Ce n'est ni barbare ni malsain ni détestable et encore moins dégueulasse. C'est juste différent.

Qu'en pensez-vous ?


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10 commentaires:

  1. Salut ! Je trouve ton article vraiment super intéressant, ça change de ce qu'on peut lire d'habitude sur des blogs, donc déjà c'est vraiment chouette. Je ne connaissais pas cette pratique funéraire, donc j'ai appris des choses. C'est vraiment intéressant de voir à quel point on peut être choqué par ce genre de choses, qu'on ait autant de difficultés à prendre du recul sur nos propres constructions sociales. Après, évidemment, on n'y échappe pas. Nous aussi on a des idées un peu a priori sur ce qui peut être "naturel" ou ne l'est pas (alors que l'opposition n'a pas forcément de sens).Par exemple je comprend totalement le sentiment par rapport au don d'organe, ça peut être extrêmement perturbant de se dire qu'une partie de soi va vivre ailleurs, différemment, dans un autre corps. Moi j'avoue que ça ne m'atteint pas trop, je me dis qu'une fois morte ça ne m'affectera plus, forcément. Ca me dérange pas non plus qu'on joue au savant (pas forcément fou d'ailleurs) avec mes organes, si ça peut sauver des vies :) peut être qu'on trouvera d'autres formes de solution aussi, il y a des recherches sur des organes in vitro... on le fait déjà avec de la peau je crois.

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    1. Merci :) Tous mes articles sont intéressants voyons ! xD (hrm hrm).
      Oui, tout le monde a des a priori sur ce qui peut paraître naturel ou pas, en fonction de notre culture, dans la société dans laquelle on évolue et de notre vécu. Le principal c'est de ne pas rejeter la considération différente du monde sous prétexte que c'est différent :)
      C'est vrai, une fois mort ça ne nous affecte plus, comme une fois mort être mangé par les vautours ou rôtit comme un poulet, au fond, ça ne change pas grand-chose ! Mais en fait, notre corps nous appartenant on veut quand même décider ce que qu'il va devenir (un peu comme quand on lègue ses affaires aux gens autour de nous : on décide de où les objets vont).
      C'est vrai, pas forcément fou : le don d'organe se pratique depuis assez longtemps pour les chirurgiens sachent à peu près ce qu'ils font, mais ça fait un peu Frankenstein quand même, quelque part.

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  2. Je n'ai sans doute pas assez lu tes autres articles, shame on me :D je vais réparer ça ^^ ! Je suis d'accord, on a envie de décider ce que ça va devenir, comme on a envie de prévoir ce qui va suivre notre mort... ça nous rassure peut être, d'avoir encore un peu de contrôle sur ce qui va se passer ensuite, malgré tout. Dans tous les cas c'est très compréhensible et ça contribue à apaiser aussi je pense. Le fait de vouloir donner ses organes peut aussi faire partie de cette démarche, une forme de leg... et sinon, pour frankenstein il voulait créer une créature à partir d'organes, à partir d'un assemblage qui ne vivait pas ! Là c'est plus de la mécanique bête et méchante (enfin, bien que ça demande un haut niveau en chirurgie), on remplace une pièce défectueuse par une autre... l'être qui le reçoit reste le même :)

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    1. Haha, toute erreur se répare ! x) Cela dit vaudrait mieux pas, après avoir teaser je voudrais pas que tu sois déçue x)

      Peut-être que c'est aussi un moyen de court-circuiter l'angoisse liée au fait que l'on ne sait pas ce qu'est la mort, ce qu'il y a après. En tout cas pour notre esprit. Alors pouvoir contrôler la partie corps, effectivement, je pense que ça rassure !

      Oui, mais ça me fait quand même penser à ça x)

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  3. Salut! Je viens de découvrir ton blog grâce à la Une Hellocoton, et je dois dire que j'adore ta façon d'écrire et les sujets que tu choisis sont vraiment originale. Personnellement je trouve cette vision de la mort fascinante, le corps n'est qu'un véhicule et le plus important c'est l'âme. Le sky burial ou ce genre de cérémonie (en Inde ils brûlent les corps sur le Gange aussi je crois) ne me choque pas, je pense que c'est une manière différente de penser, et d'un certain côté je trouve ça "mieux". En occident on pense d'abord à la vie et la mort est une peur et la pire des fatalités. Alors que certains peuples (les Égyptiens dans l’Égypte antique) voyaient la vie comme une simple étape et la mort comme la Vrai Vie. Certains voit même la mort comme un renouveau (la réincarnation), et bien qu'étant catholique je me sens assez proche de ça que la notion du paradis. Je trouve qu'à côté du sky burial et des autres pratiques,nos enterrement ressemble à des pratiques assez "irrespectueuse"... Enfin on nous enferme dans un cercueil en terre, ça à quelque chose d'oppressant et bizarre. Alors que comme tu le dit ce genre de pratique semblent plus logique puisque notre corps revient la terre. Après on à gardé une certaine esthétique de la mort en Occident. Même si on ne prend plus nos morts en photos comme au 18°/19° siècles, il y a toujours cet aspect d'habillé et de maquillé le mort. Après je pense que c'est aussi dût aux religion, dans le catholicisme et l'Islam le corps est sacrée. Et c'est logique quand on y pense (et pour les croyants en générale) nous sommes créer par Dieu nos corps sont donc sacrée. J'ai une vision assez religieuse de la mort, pour moi les deux vont ensemble. Pour ce qui est du don d'organe, c'est un choix personnel, moi je trouve que c'est fantastique de pouvoir aider des personnes gravement malades. xx

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    1. C'est gentil ! J'espère que mes prochains articles ne te décevront pas ! :)
      J'ai lu dans l'un des articles sur lequel je suis tombée que les riches pouvaient effectivement accéder à une crémation.
      Au Tibet justement l'âme est libérée et trouve un autre corps. Je crois que c'est une vision hindouiste, qui fait que l'âme trouve un corps dans lequel les épreuves qu'elle rencontrera seront encore plus dur que celles de son corps précédent.
      Dans les enterrements notre corps revient aussi à la terre, mais comme les tombes sont en béton on touche plus à l'enfermement, effectivement... Si on s'enterrait dans de la vraie terre on aurait peut-être moins cette impression.
      Oui, c'est fantastique de pouvoir aider quelqu'un, mais, de cette manière, je ne pourrais pas...

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  4. *Ébouriffe ses écailles en grognant qu'on peut plus faire la sieste tranquille* Oui, c'est différent.

    La culture, le rapport à la mort même (qui est un cycle, pas un alpha et un oméga), et j'en passe.

    Tu as la même chose dans la culture mohawk, mais je ne m'étendrai pas, pour plusieurs raisons.

    Au niveau des organes, s'ils peuvent servir à quelqu'un... Je n'ai rien contre.
    Outils, même personnels. Mais je comprends la problématique autour du don: tu as un livre superbe, un policier, qui traite de ça: "celui dont le nom n'est plus".

    Il faut voir une chose, qui est choquante dans nos sociétés aseptisées: un organe ne survit que peu de temps à la mort de l'organisme, je t'apprends rien.

    La décision de don d'organe, sa confirmation, sont une affaire de minutes, et l'on ne peut pas demander à l'intéressé, on doit le faire aux proches: c'est dur.

    Je suis presque sûr qu'au moins un de mes amis c'est trouvé dans la situation où il DEVAIT demander ça.
    C'est déjà dur pour un(e) praticien(ne): imagine le choc pour la famille.
    Cela ressemble à une violation de corps, incompatible avec beaucoup de religions monothéistes.

    L'on est à peine conscient de la perte, on la ressent simplement de plein fouet, et pile derrière...
    C'est comme si l'on devait perdre une seconde fois la personne.
    Le don d'organe, je pense que les proches ressentent ça.
    Même si très brièvement, car tu as les notions humanistes qui reprennent le dessus.
    Je dirai que c'est un passage obligé, ce sentiment de double perte. :)

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    1. Ça doit effectivement être très dur pour la famille ! Et malheureusement certaines familles disent non alors que la personne aurait voulu...

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  5. Hello !

    Tu traites là un sujet vraiment intéressant. Je ne connaissais pas du tout cette pratique et à vrai dire, je ne suis ni choquée, ni dégoûtée. Chaque culture a sa manière de dire "au revoir" au défunt. Chaque culture a ses croyances, alors pourquoi juger l'une d'entre elles ? La question de la mort ne sera probablement jamais résolue, alors il est impossible de savoir qui a raison ou qui a tord dans tout cela.

    Je me suis également posée la question du don d'organes. Pour ma part, je pense que s'ils peuvent sauver des vies, alors je suis prête à sacrifier ce qu'il resterait de moi-même après ma mort. En revanche, je pense que j'aurais du mal à accepter de recevoir un organe. J'imagine que j'accepterai oui, pour une question de survie, mais j'aurai du mal à m'y faire dans la mesure où cela ne m'appartient pas.
    En tout cas, tu as soulevé beaucoup de questions intéressantes et rarement abordées dans la blogosphère !
    Merci :)

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    1. C'est "drôle" que tu utilises ce mot "choquée" parce qu'en faisant mes petites recherches j'ai justement trouvé un article qui titrait en commençant par "choc : en inde [...]". Alors qu'il n'y a effectivement rien de choquant...

      Je me dis souvent que, puisque je refuse de donner mes organes, je refuserais certainement d'en recevoir un...
      De rien ^^'

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