lundi 1 février 2016

Les Jolies Plumes #9

Bonjour !

Ce mois le sujet était "Votre personnage, réel ou fictif, va créer, est en train de créer ou a déjà créé auparavant. Quelle est sa démarche ? Quelles sont ses difficultés ? Comment crée-t-il ? S'isole-t-il ? Rencontre-t-il des gens ? Comment nourrit-il son inspiration ? Comment fait-il face aux doutes, aux manques, aux difficultés ?" (si vous aussi vous souhaitez participer vous pouvez envoyer un mail à latelierdesjoliesplumes@gmail.com) et ce mois-ci mon personnage n'est pas une jeune femme mais un vieux monsieur, difficile de faire plus différent ! Si vous voyez des fautes n'hésitez pas à me les signaler ! :)

Je remercie au passage Célie et Fabienne d'avoir accepté de parler de mon projet de recueil commun de contes et nouvelles pour enfant ! :D

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Au centre de la vaste et haute salle octogonale qui coiffait la tour sud du palais, Chramm agitait les bras, ouvrant tour à tour à grand renfort de magie les interminables tiroirs carrés qui couvraient les murs du sol au plafond, parfois sans même les refermer, emplissant son atelier d’odeurs douces, fruitées, âcres, amer, salées, terreuses, d’arômes et d’épices de toutes sortes, provenant tout aussi biens de plantes, de minéraux, de reste animaux, de champignons, et de métaux. Il ne semblait pas y avoir une seule matière qui ne fut pas représentée dans l’un de ces tiroirs neutres de tout étiquetage, dont Chramm connaissait les contenus par cœur pour les avoir constitués au cours de sa longue vie. Le magicien s’agitait, faisant voler des feuilles et des sables au travers de la pièce, les sentant, les laissant tomber dans la marmite léchée par le feu de la cheminée _ seule portion de mur qui ne s’était pas vu recouverte de rangements _ ou les jetant dans les tubes, béchers, erlenmeyers, bocaux, flacons et fioles en verre ou en métal qui s’enchevêtrait sur la table circulaire qui l’entourait, le piégeant au cœur de son ouvrage comme dans une tentative pour le couper du monde. De temps à autre il suspendait ses agitations et s’approchait d’un récipient sous lequel dansait une flamme bleue pour en humer le contenant. Il fronçait alors le nez de répugnance face à l’odeur nauséabonde mais comblé d’avoir obtenu le résultat qu’il désirait. Puis il se remettait à la tâche, conscient qu’il était encore loin d’être parvenu à son but ultime, auquel il travaillait depuis déjà trois ans.
Chramm faisait un mouvement de doigt pour faire venir à lui une série de tiroirs lorsque la porte, qui supportait aussi des rangements, s’ouvrit, bloquant les tiroirs dont le magicien c’était déjà détourné. Le bruit sec et lourd le fit sursauter. Sur le pas de la porte se tenait une jeune femme dont les bottes de cuir sombre enserrant un pantalon de la même matière étaient pourvues de poches, vêtue d’une chemise bouffante blanche maintenue contre sa peau par un corset sous-poitrine et coiffée d’un chapeau haut-de-forme qui dissimulait mal ses tresses brunes effilochées.

— Ne restez pas plantée là, avancez, vous me gênez ! s’exclama Chramm, irrité, la faisant vivement approcher d’un mouvement de poignet qui la fit s’élever du sol.

La porte claqua derrière elle.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda le magicien sans interrompre son ballet d’ingrédients parfois étranges.
— Sa Majesté m’envoie vous demander où en est sa commande, répondit Victoria.

Chramm ne répondit pas pendant plusieurs longues secondes.

— A-t-elle une idée de la difficulté de ce qu’elle me demande ? Concevoir un poison sans couleur, sans odeur, sans saveur, qui tue sans que l’on puisse percevoir les symptômes et devient indétectable à tout examen médical ou magique une fois que le patient est décédé, tout cela en y ajoutant l’impossibilité que quelqu’un trouve un jour un antidote relève de la haute improbabilité sur mon échelle de mesure constituée au cours de ma longue expérience et je…
— Sa Majesté a dit que vous diriez ça. Elle a dit que si vous disiez ça je devais vous dire qu’elle avait déclaré avoir toute confiance en les capacités du meilleur empoisonneur de ce continent et certainement des sept autres, et qu’elle serait aussi patiente qu’il le faudrait pour parvenir à ses fins. Elle m’a demandé de vous dire qu’elle n’était pas pressée et que les avantages qu’elle retirerait de la mort de sa victime mériteraient bien les années d’attente.
— Et si la vitesse de progression de mon travail parvenait à bout de sa patience, qu’adviendrait-il de moi ? interrogea Chramm sans que la moindre once d’inquiétude ne vibrât dans sa voix.

Victoria resta impassible.

— Sa Majesté savait que vous diriez ça. Elle m’a demandé de vous faire savoir qu’il ne vous arriverait rien de fâcheux car elle était certaine que vous lui obtiendrez le poison parfait avant que sa patience d’atteigne ses limites. Elle a ajouté avec contentement qu’elle était une femme, patiente par nature, et que le temps n’entrait pas dans ses considérations, qu’elle n’allait pas « commencer à abattre tout ce qui bouge à la hache et sans réfléchir comme ces incapables d’hommes ». Elle a dit avec détermination et force de décision qu’elle attendrait puis elle m’a fait un mouvement de la main pour me demander de venir vous trouver.

Chramm eut un profond soupire.

— Je vois.

Victoria attendit un moment au cas où puis sortit, laissant seul l’empoisonneur à son ouvrage.
Au cours de sa vie il avait inventé beaucoup de poisons, pour des rois comme pour des bandits, pour des vengeances, des prises de pouvoir, ou des meurtres gratuits. Des poisons qui s’adaptaient aux faiblesses naturelles des patients, à ceux qui souffraient du cœur, des jambes, du dos, des yeux, qui étaient presque aveugles ou n’avaient plus le goût de rien à cause de trop fumer la pipe. Il créait des œuvres d’art, des œuvres parfaitement adaptées à leur publique, en un temps record et avec talent. Il n’avait jamais été à court d’inspiration car il connaissait sur le bout des doigts les propriétés de tout ce qui était susceptible d’être utiliser pour tuer mais, depuis trois ans qu’il avait téléporté son atelier dans cette salle, il ne parvenait pas à satisfaire la reine. Était-ce seulement possible ? Toutes les armes avaient leurs défauts. Connaître l’identité du patient de Sa Majesté aurait pu l’aider, mais elle avait toujours refusé de la lui donner.
Il avait toujours considéré que ses poisons étaient parfaits, parfaitement adaptés au patient, ils tuaient parfaitement, dans les temps donner, dans leur seuil de douleur réclamé par les clients, mais il devait bien admettre qu’il avait toujours été très loin de la perfection absolue que demandait la reine. Il ne comprenait pas pourquoi c’était si important pour elle, pourquoi elle avait tant besoin d’un poison parfait, sans défaut, et pourquoi elle était capable d’attendre plus de trois ans pour l’obtenir. Il savait, bien sûr, que l’arme des femmes par excellence était le poison et ce bien que des centaines d’entre elles se baladent dans les rues avec des épées et des couteaux à leur hanche et dans leur manche, qu’elle correspondait parfaitement à leur nature calculatrice, manipulatrice, prédatrice, à des milliers de lieues des hommes violents, qui tuaient par rage, perdaient le contrôle. Le poison était bien trop raffiné et précis pour eux qui plongeaient leurs épées dans les entrailles de leur victime sans réellement viser. Il s’était attendu à ce que la reine, qui avait une réputation de femme implacable, patiente, déterminée et sûre, lui demanderait un poison de qualité, à la hauteur de son rang et de sa personnalité acérée, mais il n’avait pas imaginé qu’elle lui demanderait la perfection. Et force était de constater qu’il n’était pas capable de la lui donner.
Pourtant il avait envie de réussir. Par peur de ne faire couper la tête en premier lieu _ car Sa Majesté avait beau être patiente elle n’était pas une tendre _ et pour inscrire son nom dans l’histoire. S’il réussissait à jamais il serait connu comme le créateur du poison parfait, l’artiste qui était parvenu à mettre au point une arme totalement dépourvue de défauts. Oui, il parviendrait à atteindre son objectif, même si cela devait lui prendre vingt ans et que la reine finissait par le détester et le mépriser. Il était curieux de savoir quelle personne s’était assez faite haïr par la reine pour être la cible de son courroux, et de savoir quels étaient les « avantages » dont la jeune Victoria avait parlé.
Chramm traversa la table comme si elle n’était rien d’autre que de l’air et s’approcha de la marmite noire qui chauffait dans la cheminée sans discontinuer depuis neuf mois, vingt-sept jours, trois minutes et une poignée de secondes. Le liquide violacé bouillait lentement, des bulles lourdes se dilatant à sa surface opaque. Si son expérience ratait il devrait recommencer depuis le début et perdrait de nouveau neuf mois, vingt-sept jours, trois minutes et une poignée de secondes.
On frappa à la porte à l’heure précise qu’il avait demandée. Chramm claqua des doigts et le battant s’ouvrit progressivement, accompagné d’un léger grincement. Sur le seuil se trouvait un homme d’une trentaine d’années chaussé de bottes crottées portant sous sa lourde cape noire un épais et encombrant manteau de cuir. Entre ses mains il tenait avec précautions, peu rassuré, un sac en peau de daim.

— Bonjour, Arnold.

Le dénommé s’avança, tendant déjà les bras pour se débarrasser de son colis.

— C’est ce que vous m’avez demandé.
— Tu en es certain ?
— Evidemment !
— Bien, merci, tu peux y aller. Trouve Victoria, elle te paiera.

Arnold hocha la tête et obtempéra sans plus de cérémonie. Une fois qu’il eut disparut dans le couloir, Chramm ouvrit le sac d’où s’éleva une odeur fétide et le renversa au-dessus de la marmite pour en faire glisser le contenu dans la mixture avant de le jeter dans les flammes.
Ce paon pestiféré était l’un de ses derniers espoirs.
Durant quelques secondes il ne se passa d’abord rien puis le liquide chaud fut parcourut de zébrures rougeâtres et des plumes bleutées remontèrent à la surface, engluées dans la recette.
Finalement il se pourrait qu’il touchât bientôt au but.

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Voilà !
Qu'en pensez-vous ?

Les participantes : Diabolo bleuFil culturelMarie KléberGoldfish Gang BlogHello it's Alex


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3 commentaires:

  1. Quelle imagination. Ton conte est intéressant. Alors as t-il créer le poison parfait???

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    1. Bonne question ! Peut-être que j'écrirais la suite avec un prochain sujet des Jolies Plumes, j'ai déjà repris des personnages pour deux sujets différents ^^'

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  2. Hâte de lire la suite, si suite il y aura...

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