jeudi 24 septembre 2015

Le pays des Droits de l'Homme

Bonjour !

Depuis deux jours on nous parle de ce jeune Saoudien qui va se faire décapiter au sabre en place publique et dont le corps va être crucifié. En soi qu'on en parle c'est naturel, c'est un peu le métier des journalistes mais, ce qui me titille et me dérange et me déçois c'est la manière dont on en parle. On brandit les Droits de l'Homme, on est dans le jugement et dans l'insulte et ça, ça me gêne.

Ça a commencé hier midi avec Jean-Michel Aphatie sur Europe1 qui a qualifié cette condamnation de "barbarie" et d'"abomination", qui ne laissait pas son interlocuteur au téléphone parler et lui a répondu que l'on avait "bien raison de vouloir que les Droits de l'Homme soient universels" quand ce monsieur a parlé de notre tendance universaliste (ce monsieur a dû entendre mes pensées). A ce moment-là je me suis dit que j'étais juste obligée de faire un article. Malheureusement je suis rentrée tard car j'ai fait un détour par le cinéma après les cours. Mais finalement ce n'est pas plus mal car ça me permet d'ajouter ce que j'ai entendu ce matin. Figurez-vous que, ce matin, toujours sur Europe1, Thomas Sotto a cru de bon ton de comparer cette décapitation aux méthodes de l'Etat Islamique. Et là j'ai soupiré en mon fort intérieur. C'est du grand n'importe quoi. Si devenir journaliste m'amène à dire des âneries pareilles mais par pitié ressortez-moi cet article pour me réveiller ! Cette décapitation n'a rien à voir avec les Droits de l'Homme !

Si vous voulez parler des Droits de l'Homme allons-y mais alors disons que ce jeune homme a été condamné pour avoir participé à une manifestation du Printemps arabe il y a trois ans, qu'il n'a pas eu le droit à un avocat, et que ses pourvois en appel ont été rejetés. Bref : parlons de ce procès inéquitable plutôt que de donner des leçons et d'insulter un autre pays _ qui est par ailleurs notre allié contre Daesh _, d'autant plus que je ne pense pas que l'insulter lui donnera envie de discuter avec nous.

Je crois qu'au fond on a plongé la tête la première et les yeux fermés dans notre grande tendance universaliste dont j'ai déjà fait deux articles (ici et ici pour les personnes que ça intéresse, s'il y en a). Cette grande pensée qui voudrait que nous, Français, ayons raison en tout et que, pour cette raison, le monde doive appliquer nos préceptes moraux (oulala ça y est, je sors les mots compliqués xD). Mais si la peine de mort est de la "barbarie" alors nous ferions mieux de traverser, entre autre, l'Atlantique pour nous tourner vers les États-Unis. Si exposer un corps à la foule est contraire aux Droits de l'Homme alors nous pouvons cette fois traverser la Manche. Parce que quand il y avait encore la peine de mort au Royaume-Uni c'était par pendaison et que, pour que les corps restent longtemps, on les enchaînaient, et aujourd'hui il reste apparemment des squelettes (j'ai lu ça dans La Bible du Crime de Stéphane Bourgoin) (super livre d'ailleurs !). Et puis, cerise sur le gâteau, si décapiter quelqu'un bafoue les Droits de l'Homme et est une "abomination" alors je vous signale qu'une part des Français sont abominables étant donné que la dernière décapitation en France a eu lieu il y a moins de quarante ans, en 1977. Oups.

Alors moi je veux bien que l'on parle des Droits de l'Homme, mais peut-être que l'on devrait davantage nous tourner vers nos sociétés occidentales, vers l'Europe, vers notre propre pays, vers notre passé commun ou non, et commencer à nous poser les bonnes questions. Je crois aussi que, au lieu de nous focaliser sur la peine en elle-même, on devrait mettre en avant les procédés judiciaires qui font que ce jeune homme n'a pas eu le droit d'avoir un avocat pour le défendre. Je crois qu'il serait de meilleur ton de traiter ce sujet avec humilité et de réfréner nos ardeurs universalistes. Parce que ces insultes que nous lançons à l'Arabie Saoudite ne sont pas très productives à mon humble avis. Et que, comme nous avons nous-mêmes fait des erreurs dans notre passé et que nous en faisons dans notre présent et que nous en ferons encore dans notre futur, ça serait quand même franchement chouette (oui, j'utilise "préceptes moraux" et "chouette" dans le même article :P) d'arrêter de donner des leçons. Ça ne veut pas dire qu'on ne doive pas parler de cette condamnation à mort, ça veut dire qu'on devrait en parler mieux, de manière plus mesurée, et en mettant le point sur ce qui pose vraiment problème aux Droits de l'Homme dans cette histoire : le procès.

Voilà. Si vous connaissez des journalistes qui ne sont pas tombés dans le piège j'aimerais bien les lire ou les entendre. Parce que là je suis un peu désabusée x)


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6 commentaires:

  1. Comme toujours, bel article (à mon sens !). C'est fou combien ceux qui critiquent le plus fort et de manière souvent extrême sont généralement ceux qui ont le plus de choses à se reprocher... Et je dis pas ça pour les autres, j'en fais partie! Je voudrais que tout le monde pense comme moi: comme quoi, personne ne détient une "meilleure" vérité qu'une autre... or n'est-ce pas paradoxal en soi?
    Sur cette idée, je te souhaite malgré tout une bonne journée !

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    1. On a tous des choses à se reprocher et c'est ce qui rend un jugement de cette sorte assez ridicule. On ne peut pas s'empêcher de juger, un avis est un jugement, mais on peut au moins faire en sorte de ne pas entrer dans un jugement néfaste et dans l'insulte.
      Bonne journée à toi aussi :)

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  2. Comme toujours c'est quand on arrive au summum de l'horreur qu'on brandit l'arme fatale de la défense des Droits de l'Homme. Mais le droit de l'homme à avoir un procès juste, c'est déjà le premier bafoué, ici et ailleurs.
    Après je pense qu'au niveau de la cruauté des châtiments, personne n'a rien à envier à l'autre. Je trouve tout aussi dramatique de laisser patienter des hommes des années entières dans les couloirs de la mort aux Etats Unis que ces décapitations publiques auxquelles des familles trainent leurs gosses.
    Le résultat reste le mène. Ce gamin va mourir pour ses idées de la façon la plus tragique qui soit parce qu'un pays ne supporte pas que les personnes qui le composent puisse avoir un avis différent du leur.

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    1. Effectivement, au niveau de la cruauté des châtiments personne n'a rien n'a envier à personne, et je crois que c'est difficile de faire des classements. Parce que l'injection létale pourrait paraître moins dure que la décapitation mais dans les deux cas c'est une mort rapide et d'un seul coup...

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  3. Ce qui pose problème à ceux qui s'insurgent sans forcément réfléchir (ce n'est pas une insulte) : il est jeune, on en sait peu sur les fondements de cette peine de mort, et surtout la crucifixion, ça c'est extrêmement symbolique ! Moi-même, alors que je peux parvenir à prendre du recul, autant la pendaison, la décapitation, je peux "gérer" si j'ose dire, autant la crucifixion, ça peut me dépasser et me faire penser à un autre âge. Mais je sais que c'est parce que j'ai été élevée ainsi, éduquée comme ça etc. Sinon je voulais rebondir sur les fameux préceptes moraux, on a bien trop souvent tendance à oublier que la morale est relative, subjective ou que sais-je encore et absolument pas universelle. C'est une grosse erreur que de croire l'inverse. Quant au procès, on peut toujours espérer que cela se passe bien (lol) (pardon mais j'ai du mal à penser que ça va bien se passer). Pour les "bons" journalistes, je ne pourrais pas vraiment t'en conseiller, par contre je te conseille vivement les podcasts de France Culture, tu devrais te régaler et il y en a peut-être un sur cette affaire. J'ai lu les deux autres articles que tu as mis en lien, ils m'avaient échappé lors de leur parution, je suis entièrement d'accord avec toi, comme souvent finalement.

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    1. On en sait peut sur les fondements de cette peine de mort peut-être parce qu'on ne cherche pas et on ne cherche pas parce qu'on ne prend pas le temps de le faire, parce que ce temps on préfère l'utiliser à dire "abomination" "barbarie" "ne serait-ce pas les méthodes de l'Etat Islamique ?". Je comprends bien que la crucifixion soit symbolique, mais est-ce une raison pour s'aveugler et ne pas aller voir plus loin que le bout de son nez ?
      Oui, la morale, comme la notion de politesse, n'est pas du tout universelle ! Elle dépend d'une culture à une autre, et c'est pour ça que notre défaut plusieurs fois centenaire d'universalisme est stupide...
      J'irai voir ça :)
      Mwahahaha bientôt le monde entier sera d'accord avec moi et dans 10 ans on me suppliera de prendre la tête du mooooooonde ! (pardon, je délire, complet x'D).

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