samedi 1 août 2015

Les Jolies Plumes #6

Bonjour :)

Comme chaque moi nous avons reçu un sujet (si vous voulez le recevoir aussi tous les mois vous pouvez envoyer un mail à cette adresse : latelierdesjoliesplumes@gmail.com) et ce mois-ci c'était : « Retrouver – Qui ? Quoi ? Où ? Comment ? Votre personnage retrouve quelque chose, quelqu'un. Un lieu, un objet, une personne, un sentiment. Votre personnage revit une expérience oubliée. Racontez-nous cette intrusion du passé dans le présent. Que cela provoque-t-il chez lui ? Que cela peut-il changer dans sa vie ? Le passé a-t-il la même résonance au présent ? ». Au début le texte que j'ai écrit était deux fois plus long, puis ça ne me plaisait pas quand je l'ai relu le lendemain du coup j'ai supprimé toute la première partie (qui n'était pas très intéressante) pour ne garder que celle-là. J'espère que ça vous plaira ! :)
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Shakuntala se força à ne pas regarder en arrière pour autre chose que vérifier la position exacte de ses poursuivants afin de déterminer la meilleure trajectoire à adopter pour leur échapper. La peur fit battre son cœur deux fois plus vite que l’effort que son vol lui demandait, et elle faisait à peine attention à ce qu’il y avait devant elle tant elle était préoccupée par les hurlements des dragons et le bruit lourd des battements de leurs aigles membraneuses. Ils étaient capables de repérer une harpie à plus d’une centaine de lieues, de voir dans l’obscurité complète car leurs yeux produisaient eux-mêmes la lumière dont ils avaient besoin, à l’image de ces poissons au fond des abysses, de voler au moins un jour entier sans s’arrêter ni pour se reposer, ni pour boire et manger, et, bien que solitaires, de se consulter sur une stratégie à adopter dans le cas où leur proie serait trop coriace, rapide, ou puissante. Ils étaient capables d’user de ruses et de stratagèmes pour attirer leur cible à eux et la déchiqueter vivante ensuite. Ils étaient les prédateurs parfaits, tenaces et sans pitié. Même leur odorat était d’une efficacité hors normes. Shakuntala savait qu’elle n’avait aucune chance, sauf si elle parvenait à faire de ces alliés des ennemis. Plusieurs explorateurs avaient déjà rapporté que leur confiance mutuelle dans une chasse pouvait constituer leur point faible car, s’ils se sentaient trahis par l’un ou plusieurs de leurs congénères, alors ils se retournaient contre lui et en oublieraient l’objet initial de leur entente. Cette pensée ramena la harpie à la raison. Elle avait procédé comme cela la dernière fois qu’elle avait été poursuivie. Mais ils n’étaient alors que trois, jeunes et sans expérience. Ceux-là étaient plus de deux fois plus nombreux et, à leurs cris bien affirmés, elle devinait qu’il s’agissait d’adultes. La harpie en hurla de rage et de frustration et ne reçut en réponse que les cris rieurs des dragons.
Pas suffisamment concentrée, Shakuntala percuta un tronc et tomba sur plusieurs pieds avant de trouver une branche à laquelle se raccrocher. Elle prit alors conscience que les reptiles n’étaient plus qu’à trois ou quatre battements d’ailes d’elle, ne les repérant qu’aux petits cercles bleuté qui constituaient désormais leurs yeux. Sachant qu’elle ne pouvait plus s’enfuir, elle ferma les siens et attendit les premières morsures. Mais un sifflement aigu, presque douloureux, retentit alors au loin et les dragons deux fois plus gros qu’un aigle émirent de petits gloussements graves avant de s’éloigner dans la nuit.
Les humains n’avaient pas pu suivre le rythme effréné. Plusieurs d’entre eux avaient trébuché sur des pierres et s’y étaient brisés les os, ou avaient pris peur, lâché leur lampe, et manquer déclencher un brasier. Épuisés, mis à rude épreuve par la nuit parcourue d’ombres et de bruits parfois difficiles à identifier, ils avaient rappelé les dragons et décidés de rentrer. Shakuntala attendit encore quelques longues minutes pendue à sa branche, attentive au moindre frémissement, au moindre indice qui pourrait lui indiquer qu’il s’agissait d’un piège, peut-être d’un quatorzième dragon faisant partie d’un plan vicieux puis, rassurée de voir que rien ne se produisait, elle lâcha sa prise et se laissa tomber sur le sol humide. Désormais elle devait savoir où elle se trouvait afin d’être capable de rentrer chez elle.
Le parfum de l’air lui était familier, tout comme les formes trapues qu’elle discernait dans les arbres. Rectangulaires ou octogonales, en harmonie avec les branches et les troncs, en appuis sur eux et avec eux, comme s’ils avaient poussés en même temps, faisaient partie du même être, elles cachaient en grande partie le ciel étoilé. Shakuntala les connaissait. Toutes. Par cœur. Une profonde nostalgie s’empara d’elle face à ce lieu désert, silencieux, comme si même les fleurs n’osaient pas manifester trop fort leur présence.
Shakuntala se tourna vers un grand cèdre et suivit de l’une de ses griffes la longue balafre irrégulière qui barrait son écorce. C’était la sienne. Lorsqu’elle tentait de se raccrocher à quelque chose alors qu’on la ceinturait par la taille et la traînait dans une fosse tapissé de pieux et survolés de dragons qui empêchaient les victimes de s’envoler.
Sa fuite l’avait ramené à Ankamlar, plus grand village harpie du continent. Son village.
Shakuntala leva les yeux en sachant déjà ce qu’elle y verrait : deux maisons de paille et de terre qui étaient écartés exactement à largeur de lune. Lorsque la lune était à son plus haut niveau elle se trouvait parfaitement au centre de la fente entre les deux habitations. La harpie soupira longuement pour s’éviter de pleurer.
La harpie avait passé des années à tenter d’oublier son emplacement, de refouler le moindre souvenir d’un point de repère familier pour finalement y être revenue sans même s’en rendre compte. Comme pour chercher de l’aide, celle de sa famille, celle de ses congénères. Un automatisme qui surmontait le souvenir. Il n’y avait plus rien ici que la mort, des carcasses de maisons, des coquilles vides sans âmes, des souvenirs de présence, de joies, de vies toutes brisées. Elle n’y trouverait plus jamais l’aide de personne.
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Voilà, comment trouvez-vous ?

Les autre participant(e)s : Fil culturelMarie KléberOnaliLe ParadigmGoldfish Gang BlogHello it's AlexMy Pretty Lunacy • 


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