dimanche 14 janvier 2018

La tribune ou le débat des extrémités

Bonjour !

À la base, aujourd'hui, j'aurais voulu essayer d'écrire un article sur l'éducation aux médias pour vous parler d'une formation subie il y a plusieurs semaines déjà et dont mon esprit ne parvient pas à se défaire. Mais j'ai lu un article d'EllaStique au sujet de la fameuse ; la tribune cosignée par cent femmes que l'on a beaucoup critiquée pour les exemples qu'elle contient et le "service après vente" de la publication. De guerre lasse et parce qu'il vaut mieux savoir de quoi on parle avant de donner son avis, je suis allée lire cette tribune. Que j'aie trouvée sur Reddit (c'est pas bien) ce qui m'a aussi permis d'avoir accès à des commentaires extrêmement intéressants et sur certains desquels je reviendrai.

Lorsque j'ai eu fini de lire la tribune il m'est resté un sentiment étrange d'incertitude tant le décalage m'a paru grand entre le message de fond qu'elle tente de faire passer et l'aspect dérangeant des arguments utilisés pour le défendre. Elle est mal fichue, cette tribune. Très mal fichue. Et, ce sentiment étrange je ne suis apparemment pas la seule à l'avoir ressenti, du moins c'est ce que je pense à la lecture de certains commentaires dont celui de Spacexfrance : "A la première lecture je me suis dit que c'était bien pour dénoncer les dérives du mouvement me too et ya plusieurs points intéressants. A la deuxième je me suis dit qu'il y a plusieurs choses de trop quand même. Le frotteur du métro et Polanski c'est les deux plus évidents. C'est mal amené l'argumentation à mon avis.". L'argumentation est effectivement mauvaise.

J'ai eu l'impression que ces femmes mélangeaient tout. Et les questions autour de l'art (changer des œuvres d'art ou les censurer, la question de la distinction à faire ou non entre l'homme et l'artiste, etc.), et #metoo, et la drague, et le harcèlement... rien n'est clair. Tantôt elles confondent drague et harcèlement/agression sexuelle – "Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés [...] alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d'un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l'attirance n'était pas réciproque" ; si toucher un genou peut se défendre en fonction des circonstances, voler un baiser est une agression sexuelle, envoyer des (!) messages connotés sexuellement à une personne que l'on sait ne pas partager nos sentiments est du harcèlement – tantôt elles s'en défendent ! : "[...] mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle". Elles en arrivent à ce qu'on comprenne qu'elles excusent des délits tant leurs formulations sont ambiguës ("Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle voire comme un non-événement.") !

Si bien qu'au final, avec leurs arguments, elles disent le contraire de ce qu'elles annoncent et de ce par quoi elles terminent ! Elles disent pourtant des choses intéressantes en soulevant les excès de #metoo et #balancetonporc qui peuvent en arriver à juger sur la place publique. Leur conclusion est intéressante également et mérite d'être soulevée : "Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d'importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. Pour celles d'entre nous qui ont choisi d'avoir des enfants, nous estimons qu’il est plus judicieux d’élever nos filles de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser. Les accidents qui peuvent toucher le corps d'une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. Car nous ne sommes pas réductibles à notre corps. Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités."

C'est là leur message de fond (je crois...), mais qui dit le contraire des arguments et exemples avancés. Ce qui a été pointé du doigt par un commentateur qui remarquait que la conclusion n'avait pas de rapport avec le reste. Elle est fichtrement mal fichue, cette tribune. Confuse. Des commentateurs disent : "[...] Enfin si vous ne voulez pas que les mecs vous draguent, portez le voile ; or c'est juste ce dont les 100 vous mettent en garde car vous faites le jeu des intégrismes, et notamment de Daesh ; c'est clairement dit dans la tribune !" ou encore : "La drague étant perçue comme du harcèlement, c'est justement ce qui est dénoncé... et c'est donc du puritanisme !" Mais rien n'est clair dans cette tribune ! Rien n'est dit comme le formulent ces commentateurs (qui ont donc le mérite d'avoir compris quelque chose à ce vaste capharnaüm).

Là où je pense que c'est le débat des extrémités c'est que, parmi ceux qui soutiennent les dénonciations massives, se trouve un courant du féminisme assez extrême qui lui aussi en vient à faire la confusion entre agression et drague ou "accostage". Or, un simple "bonjour", voire un sifflet, n'est pas forcément une agression. On m'a dit bonjour plusieurs fois, on m'a sifflée de manière admirative une fois ; je ne me suis pas sentie agressée. Par contre, le jour où un jeune homme m'a dit "salut" d'un air qui se voulait sans doute aguicheur, en me détaillant de bas en haut et de haut en bas comme en essayant d'évaluer la qualité de ma viande, là je me suis sentie mal à l'aise et déboussolée.

On a donc des féministes parfois extrêmes qui font une confusion entre harcèlement et drague d'un coté et des signataires qui font la confusion entre drague et harcèlement de l'autre. L'ordre des mots a une importance. Dans le premier cas ces féministes voient certaines tentatives de drague lourde comme des agressions et, dans le second, les signataires considèrent des actes agressifs ou de harcèlement comme de la drague (pour minimiser les faits quand les autres les aggravent) (je ne sais pas si je suis claire). Dans les deux camps on a des idées bien arrêtées, à tel point que quand on en vient à critiquer #metoo ou #balancetonporc en pointant du doigt leurs limites c'est forcément que l'on est tout à fait d'accord avec la tribune... et si on critique la tribune que l'on est tout à fait d'accord avec #balancetonporc. On ne peut pas se placer quelque part entre les deux. Pourtant il n'y a pas que deux courants du féminisme mais une multitude !

EllaStique a fait, quant à elle, une remarque assez intéressante dans son article. Elle dit qu'il faudrait "juste pouvoir discuter avec ces femmes blanches cis" (l'italique est d'origine). Mais, comme je le lui disais par commentaire, je ne suis pas certaine que la problématique soit de cet ordre. Je pense qu'il s'agit davantage d'une question de classes sociales.

Ces signataires sont probablement des femmes issues des classes socio-professionnelles aisées. Or leur ville n'est pas la mienne. C'était mon intuition, confirmée par Yankel Fijalkow dans son livre Sociologie des villes (oui parce que je suis allée chercher de la sociologie pour un peu appuyer ce que je dis, en plus) : "[...] les catégories sociales vivent dans des univers urbains différents : la ville des cadres n’est pas celle des ouvriers, ni celle des étudiants ou des personnes âgées. On peut donc dire que les positions spatiales traduisent des positions sociales et agissent sur les représentations et les pratiques des habitants." La ville de ces femmes (le Paris ?) n'est pas la même que celle des classes moyennes et classes populaires. Elles ne fréquentent pas les mêmes quartiers, n'utilisent peut-être pas les mêmes moyens de transport (taxis vs. métro), et donc, au final, n'ont pas la même expérience d'accessibilité de la ville (de Paris ?), de sécurité de la ville (de Paris ?), et d'urbanisme. Elles n'ont pas le mode de vie des classes moyennes.

De là rien d'étonnant à ce qu'elles n'aient pas de vrais arguments pour séparer "abordage" d'agression. Ou pour parler des frotteurs du métro. Ainsi disent-elles que ça doit être un non-événement, ce que l'on peut interpréter de deux manières. Soit, pour elles qui ne fréquentent peut-être pas tellement le métro (vivent les préjugés sur les classes bourgeoises !), un frotteur est un non-événement parce que rare ; soit c'est un non-événement parce que ça arrive tous les jours donc c'est banal. Et c'est bien là tout le nœud du problème. Un frotteur, en soi, oui, c'est déjà une agression sexuelle (s'il touche des parties sexuelles), mais là où ça vient véritablement rompre le mental des femmes qui en sont victimes c'est la répétition incessante par des hommes différents, tous les jours ou chaque semaine. Du coup, leur tournure est très ambiguë et pas claire pour un sou ! Une commentatrice avait d'ailleurs deux interprétations. Or, pour ce genre de sujet, c'est quand même embêtant de laisser la porte largement ouverte à l'interprétation.

Comme ce sont les exemples et les arguments qui construisent et portent un argumentaire, leur dernier paragraphe est passé à la trappe, alors qu'il est assez intéressant, et actuellement je n'arrive toujours pas à déterminer s'il faut se fier à leurs exemples bancals ou à l'incipit et l'explicit de leur tribune...

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Marc Lagneau

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mardi 9 janvier 2018

S'accepter, comme si c'était simple... !

Bonjour !

Ces derniers mois reviennent régulièrement des articles traitant la question de l'acceptation ; l'acceptation de soi, de son apparence physique et, à chaque fois, je suis assez béate, un peu déçue, je reste sur ma faim (en même temps j'ai pas lu tous les articles non plus). J'ai toujours l'impression que leurs autrices présentent le fait de s'accepter comme quelque chose de facile, d'évident, comme s'il s'agissait simplement d'avoir un déclic, de se faire un peu violence ; de ne plus regarder les publicités, les réseaux sociaux, de ne plus écouter les injonctions de la "société" ce démon que l'on accuse toujours de tout comme si aucun de nous n'en faisait partie, à se lever plus tôt, à manger ceci ou cela... comme si c'était la chose qui allait le plus de soi dans ce bas monde. Il y a quelques temps, quelque mois, je n'aurais pas relevé, vous voyez. J'aurais laissé passer et, si on m'avait demandé mon avis, je n'en aurais certainement pas eu. Mais maintenant que je suis dans cette démarche d'acceptation, justement, de rencontre avec mon corps, comme je vous le disais il y a quelques temps, je trouve que ces articles tout beau tout rose et tout mignons sont un peu... plats. Fades. La plupart du temps ils ne donnent pas de conseils sur comment on doit s'accepter, ou alors des conseils dérisoires qui frôlent le ridicule, voire – pire – le contre-sens.

Je sais que cette introduction peut vite me faire passer du côté de la fille qui tout à coup, parce qu'elle a une expérience sur le sujet, sait tout mieux que tout le monde et vient prêcher la bonne parole en dénigrant les autres. Je suis désolée si c'est ce que vous ressentez à la lecture de cet article. Ce n'est pas mon but. D'ailleurs la plupart des choses que je vais vous dire dans cet article, la base de la réflexion dirons-nous, je ne les ai pas inventées, je le sors du chapitre d'un livre de psychologie qui traite de l'acceptation appliquée aux problématiques de l'apparence physique :  « Chapitre 7. Accepter son apparence physique : apports de l'acceptation dans les problématiques d'image corporelle », Pleine conscience et acceptation. Les thérapies de la troisième vague. (par Sophie Cheval, Jean-Louis Monestès, et Matthieu Villatte. De Boeck Supérieur, 2011, pp. 207-232 ; que vous pouvez trouver ici). Le tout assorti de mon expérience, de mes ressentis (histoire de faire un vrai article humeur un peu perso, du genre qui plaît aux lecteurs ;P).

S'il y a deux choses à retenir de cette grosse vingtaine de pages c'est que déjà entre quelqu'un qui a un petit problème d'acceptation et quelqu'un pour qui ce problème tombe dans la pathologie il n'y a pas de différence de nature, seulement une différence de degré. Ensuite, le nerf de la guerre c'est ce que l'on appelle la fusion cognitive : le fait que vos pensées remplissent la fonction d'ordres auxquels vous obéissez. Par exemple : "oh mon Dieu les cernes de malade que je me tape ce matin !" vous pousse à mettre trois couches d'anti-cernes ou à enfoncer sur votre nez les lunettes de soleil les plus sombres que vous ayez. L'idée c'est qu'ainsi vous n'allez pas avoir à affronter vos pensées négatives à propos de votre corps : la peur de ne pas être normal(e), la peur du rejet des autres, et aussi une dépréciation de l'importance que vous vous accordez (comme vous êtes moche aujourd'hui vous êtes forcément une personne de peu de valeur).

Selon ce concept de fusion cognitive vous allez développer des stratégies d'évitement pour ne pas avoir à affronter ce que les auteurs du chapitre appellent les "événements psychologiques" déplaisants. Vous allez faire des régimes, du sport, etc., seulement pour contrôler votre corps et, ce faisant, vos pensées déplaisantes, et pas parce que vous en avez vraiment envie.

Du coup, là où je dis que les conseils sur certains articles traitant de l'acceptation peuvent aller au contre-sens c'est que... il y a quelques semaines j'ai lu un article de Sophie du blog Sophie's Moods. C'était au moment où je commençais tout juste à me mettre à l'aïkido pour ma coordination et tout le reste, donc quand je l'ai vu passer sur la sélection Hellocoton j'étais assez intéressée. Mais pour moi il y a un problème dans les conseils qu'elle donne (et je le lui ai dit par commentaire (je n'attaque personne par articles, et d'ailleurs ce n'est même pas une attaque, juste un manifestation de mon désaccord)).

D'abord elle dit qu'il faut faire du sport... mais comme je le lui disais par commentaire je pense que faire du sport quand on n'est pas déjà dans une démarche d'acceptation risque d'empirer les choses. Faire du sport ça suppose de faire bouger son corps, de se confronter à notre détestation (allant pour certaines personnes jusqu'au dégoût) de ce corps que l'on trouve trop gras, trop grand, trop petit, pas assez élégant, que sais-je. Faire bouger, mettre en mouvement, un corps que l'on déteste, que l'on n'a pas investi, je pense que ça ne peut que nous renvoyer à nos événements psychologiques déplaisants. Pour se lancer dans le sport de manière saine il faut l'avoir choisi, s'être dit que l'on voulait aller se confronter à ce corps, le prendre en main, le (re)trouver.

L'autre conseil qu'elle donne c'est de sourire. Elle conclut son paragraphe en disant qu'en souriant les autres ne verront plus nos défauts. C'est un contre-sens (je ne sais pas si c'est le bon mot que je cherche) à l'encontre des problématiques. Quand on met un gros pull les gens ne voient pas nos défauts : est-ce qu'on s'accepte mieux ? Non. Une personne qui ne s'accepte pas ne veut pas montrer l'objet de ses complexes aux autres (que ça soit les mains, les pieds, le gras, les seins, les cernes, etc.) et développe des stratégies d'évitement (les mains dans les poches, les lunettes de soleil...). Le sourire ne va pas aider ça. Il va simplement remplir la même fonction : je souris ("il faut que je sourie") pour que les autres ne voient pas mes défauts. Plutôt que de sourire parce que l'on se sent bien et à l'aise.

Je me doute que Sophie a dit ça pour aider les gens qui liraient son article et qui peut-être ont des problèmes avec leur corps, pour les aider à positiver... mais en réalité ces conseils ne mènent pas à grand-chose.

Je me suis rendue compte d'une chose un peu similaire en réfléchissant à l'article de Sandrine de Mon carnet déco (même si son article traitait plus indirectement de l'acceptation). Elle nous encourage à faire du sport parce que ça nous fait du bien (et pas pour une mauvaise raison), ce qui est le bon sens même, nous sommes bien d'accord. Mais une personne qui a du mal avec son corps ne raisonne pas comme ça. Faire du sport parce que ça nous fait du bien ce n'est pas le moyen, c'est la fin ! D'abord on rompt la fusion cognitive et ensuite on fait du sport parce qu'on aime ça.

Si je dois prendre mon exemple, jamais il ne me serait venu à l'esprit de faire du sport avant de décider de prendre mon corps en main. Parce que, comme je le disais, faire du sport suppose d'investir son corps, de le faire se mouvoir, de le voir. Et donc de se retrouver aussi avec dans la tête toutes les idées négatives sur notre corps ("je suis trop grosse", "j'ai grossi, on voit plus mes hanches", "j'ai trop de poils", "la forme de mes jambes est pas jolie", "je suis trop lente", etc.). Et il faut le vouloir.

Quand on a un problème avec son corps on ne peut pas faire du sport parce qu'on est bien : on ne peut pas être bien en faisant du sport parce qu'être bien en faisant du sport suppose d'être bien avec son corps (ou d'avoir accepté d'affronter les pensées négatives liées à ce corps). Donc soit on ne fait pas de sport, soit on s'inflige des exercices pour faire changer son corps. Pas parce que "la société", ou pas forcément, pas en premier plan, pas parce que c'est à la mode, mais parce qu'on ne supporte pas de voir ce corps tel qu'il est et qu'on se dit qu'on va le changer de forme et qu'ensuite on s'acceptera. On s'acceptera seulement quand il aura changé.

Je n'écris pas cet article pour critiquer ceux des autres. J'écris cet article parce que moi, en tant que personne qui cherche à rencontrer son corps, à le comprendre, à l'habiter, à l'investir, à régler les problèmes que j'ai avec ce corps, quand je lis ces articles sur l'acceptation ils ne m'aident pas, ils ne me servent à rien. "Acceptez-vous" est leur conseil, leur injonction, mais ils ne disent pas comment faire, ils présentent ça comme si c'était simple et en ignorant (soit en sachant pas, soit en ne traitant pas) tout des problèmes sous-jacent derrière les questions d'acceptation (ce n'est pas juste une histoire d'idéal présenté dans les publicités).

Globalement les articles que j'ai pu voir passer sur l'acceptation me semblent relever de la mode du bien-être, du vivre mieux, du ceci-machin-chouette, mais n'apportent pas de fond (ou ne le creusent pas assez). C'est aussi pour ça que je vous ai donné la référence du chapitre de psychologie que j'aie lu (que j'ai trouvé par hasard quand j'essayais de faire une espèce de documentaire sur les pratiques esthétiques des femmes, d'ailleurs) : pour que ça puisse aider les personnes concernées, qu'elles aient de vraies réponses, et pas seulement "acceptez-vous, vous vous sentirez mieux".

Vous savez, on sait qu'on se sent sans doute mieux quand on s'accepte et c'est justement le but recherché : s'accepter pour ensuite être bien et pouvoir faire plein de trucs qu'on s'empêche de faire quand on se laisse bouffer par nos peurs (du regard/rejet des autres, de ne pas être assez bien, etc.). Vous savez, à chaque fois que je rentre dans le dojo d'aïkido je stresse, j'ai méga peur, je me dis "oh mon dieu qu'est-ce que je fous là", je ne sais tellement pas créer du lien avec les gens... d'ailleurs, je me demande si je n'ai pas retardé mon rendez-vous chez l'esthéticienne pour avoir autre chose à penser que mon corps à la coordination défaillante : mes poils, que je devais essayer de cacher (vive le kimono trop grand). Pourtant à chaque fois que j'en sors je suis tellement mieux, mais c'est tellement dur. Quand le prof montre l'exercice, trois, quatre fois, je suis toujours là à me dire "attends monsieur, quand t'avance ton bras là, ta jambe elle est où ? et après..." voilà. Parce que comme je vous le disais dans mon article sur le corps j'ai du mal à voir comment mon corps et ceux des autres réagissent au monde, où est le pied quand la main est là, et mon coude que je dois lever, ou baisser... d'abord pour savoir si je dois le lever ou le baisser je dois savoir où il est, vous voyez ?

Donc, on sait que s'accepter c'est mieux, ce n'est pas la peine de nous le dire. On fait tout pour s'accepter, sauf qu'on fait tout dans le désordre, tout dans le mauvais sens et on développe des stratégies d'évitement, et on laisse les pensées qui nous parviennent devenir des injonctions. On fait tout dans le désordre, c'est pour ça que ça ne sert à rien de nous dire de faire du sport ou de sourire. Le seul truc à faire c'est de rompre la fusion cognitive, vous voyez ? Mais si on ne sait pas que c'est ça le problème alors comment qu'on fait, hein ? Alors voilà, dans le fond c'est pour ça que j'écris cet article.

Le sujet de l'acceptation de soi, de son corps, est un vrai sujet, une vraie préoccupation, et ça me désespère de lire des articles vides de sens ou qui répètent des évidences : acceptez-vous, c'est mieux ; faites les choses parce qu'elles vous font du bien, c'est mieux. Des fois ça sonne comme de nouvelles injonctions. Des fois ça me laisse indifférente. Des fois ça me déçoit. Il y a de vraies choses à dire sur l'acceptation. Sur le rapport au corps, aux autres, à soi, à l'inconscient, à l'identité, à ce que l'on est et à qui on est. Voilà.

Qu'en pensez-vous ? Comment s'est passée ou se passe l'acceptation pour vous ?

Source photo – Solène MeSt

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mercredi 20 décembre 2017

Le racisme et la polémique



Bonjour !

Je suis tout à la fois catastrophée, désespérée, stupéfaite, ébahie, et saisie de la plus grande surprise et d'un effarement certain. Dans une même journée j'ai appris l'existence d'une polémique autour d'un déguisement d'Antoine Griezmann et d'une phrase de notre Miss France qualifiant la chevelure de celle qui la précédait de "crinière de lionne". Le problème ? Le déguisement comme le qualificatif seraient racistes... Je suis sidérée. Alors je me suis mise à la recherche d'un truc à en sortir, autre que "oh mon Dieu c'est raciste" (puisque je ne le pense pas) ou que "mais ce n'est pas si grave" ; un truc qui, au mieux, donnerait à réfléchir, au pire ne m'attirerait pas les foudres des personnes en désaccord. Alors voilà, au lieu de vous partager ma sidération je vais vous partager mes réflexions.

D'abord, bon, il faut dire que la polémique autour des propos de Miss France n'est pas – au contraire de celle visant Antoine Griezmann – complètement à côté de la plaque. "Crinière de lionne" pose problème parce que les lionnes n'ont pas de crinière. Du coup dire "crinière de lionne", à mon sens, insiste sur le sexe de l'ancienne Miss, insiste sur sa personne et pas sur ses cheveux. Or, l'animalisation des femmes noires est régulière comme le rappelait Aloha Tallulah dans l'un de ces articles il y a quelques mois – ce qui me fait dire que si Miss France s'était arrêtée à "crinière" ou avait dit "crinière de lion" ça serait mieux passé. Néanmoins cependant toutefois (ça fait longtemps que j'ai pas dit ça !) la seule mention de "crinière" semble poser problème. Ah... ben je vois pas pourquoi, ou plutôt... ! Je vois pourquoi (animalisation) mais je ne suis pas d'accord. Je ne suis pas d'accord déjà sur l'emploi de "animalisation" qui est péjoratif, or notre langue regorge de comparaisons animales qui peuvent être mélioratives.

Si je vous dis que vous avez une mémoire de poisson rouge, effectivement, ce n'est pas très sympa ; mais si je vous dis que vous avez une mémoire d'éléphant, là, par contre, ça va vous flatter, et vous n'allez, normalement, pas me répondre "c'est honteux ! tu m'animalises". Ensuite, qu'est-ce qu'une crinière ? Une crinière c'est un attribut mâle de pouvoir, le gloire, de force : la crinière c'est l'image même du lion. Et une crinière c'est beau, c'est noble. Il n'y a pas de péjoration dans la comparaison à une crinière. Vous pourriez me dire "oui mais tous les trucs racistes sont pas péjoratifs, par exemple quand on dit que les Noirs courent vite". Certes. Mais je pense que... comment dire... la crinière ça ne rentre pas là-dedans, la crinière correspond davantage aux comparaisons animalières comme la "mémoire d'éléphant".

Vous savez... parmi les trucs que j'écris il y a des histoires juste comme ça, pour me vider la tête. J'y ai comparé, à plusieurs reprise et dans un contexte particulier (mon héroïne se bat pour sa survie voyez-vous (c'est cliché, je sais)), la chevelure de mon personnage à une crinière. Pas pour la réduire à l'état de bête idiote exclue de l'humanité, mais pour mettre en avant sa force à ce moment, sa volonté, sa détermination, pour exprimer son état d'esprit : l'instinct qui va faire qu'elle va sauver sa peau, voilà. Très souvent, quand je vois des femmes dans la rue avec une chevelure comme ça, très épaisse, flamboyante, que la femme soit noire ou pas, je me fais la réflexion qu'on dirait une crinière. Pas pour déshumaniser mais parce qu'une crinière c'est l'attribut noble du lion, c'est au lion ce que la couronne est aux rois. Point final.

Je ne pensais pas en écrire autant sur Miss France ! Bon. Le cas Antoine Griezmann est un peu différent. On a lu et entendu que lui est raciste, que pas lui mais ce qu'il a fait, que les spectacles des États-Unis, que la peau noire n'est pas un déguisement, et cætera, et cætera, et cætera. Et j'aimerais bien que des fois on arrête de faire des polémiques pour rien. Je ne crois pas, dans le fond, qu'Antoine Griezmann ait fait une chose intrinsèquement raciste.

Il y a deux choses : premièrement les spectacles d'il y a quelques décennies aux États-Unis visaient à se moquer des Noirs, à les tourner en ridicule, et ce n'est pas ce que fait Antoine Griezmann ; ensuite, et peut-être que vous allez me dire que j'exagère mais je suis prête à l'entendre, il ne s'est pas déguisé en "homme noir" : il s'est déguisé en joueur de basket qui, coup du sort (on ne choisit pas sa couleur de peau) se trouve être noir. Ce que je veux dire et avant que vous me tombiez dessus c'est que... si je me déguise en Chat Botté (celui de Shrek évidemment ! :P) je ne me déguise pas en chat : je me déguise en Chat Botté. Ce qui n'a rien à voir. Le Chat Botté est un chat, oui, mais c'est un chat particulier, c'est son personnage que je joue, et pas celui d'un chat d'une manière générale, ce qui signifie au final qu'il n'y a pas d'essentialisation. Vous me suivez ? Donc ce n'est pas raciste (et qu'on ne me dise pas que je ne peux pas m'exprimer sur le racisme parce que je suis blanche parce que ça va m'agacer, je vous le dis tout de suite (mais je suis quand même prête à discuter dans le calme (je sais me contrôler quand même !))) (et puis il faut aussi rappeler qu'Antoine Griezmann a expliqué avoir fait ça comme un hommage, or l'intention est importante, quand on fait quelque chose).

Mais surtout, le truc qui me paraît vraiment intéressant, c'est que, en fait, là où Antoine Griezmann a fait une erreur ce n'est pas tant en se déguisant qu'en publiant une photo de ce déguisement. Ce que je veux dire c'est que cette photo a un double contexte qui semble avoir été complètement oublié par la plupart des récepteurs. Un : le contexte de présentation de la photo légendée "80's Party" qui induit que la chose caricaturée n'est pas l'homme noir (comme je le disais plus haut) mais une personne, un représentant d'une époque ; deux : le contexte dans lequel la photo est prise : une soirée déguisée à thème. Je n'ai pas fait beaucoup de soirées déguisées dans ma vie (aucune en fait) mais il me semble que le propre de ces soirées c'est aussi d'exagérer les déguisements comme on pourrait exagéré un maquillage. Comme dans la pub de Cetelem vous voyez ? Quand il y a des faux sosie d'Elvis, de Marilyn Monroe, etc. Et puis, surtout, le propre d'une soirée déguisée, d'une soirée tout court peut-être, c'est d'être privée, et c'est là qu'est tout le problème.

Un déguisement comme celui-là, une blague d'humour noir ou graveleuse, ne peut se faire, je pense, que dans un contexte de confiance (réciproque). Quand je tente l'humour noir je ne le fais pas avec des gens que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas : je le fais en présence d'amis qui savent que je ne suis pas raciste/homophobe/etc. et qui savent que c'est de l'humour. Je ne vais pas publier une blague un peu limite sur les réseaux sociaux (déjà parce que j'ai pas de réseaux sociaux ou que je ne publie pas dessus, ensuite parce que l'humour à l'écrit c'est pas simple, et enfin parce que je ne sais pas qui est mon public).

Quand vous allez voir une pièce de théâtre un peu dérangeante, ou un spectacle d'humour noir, vous savez ce que vous allez voir, en principe vous savez que la personne n'est pas raciste mais dénonce le racisme, et, surtout, vous faites la démarche de vous-même, volontairement, en achetant un billet d'abord puis en vous rendant dans la salle ensuite. Or, ce tweet d'Antoine Griezmann, met dans le public un déguisement qui a été fait dans un contexte privé, pour des amis, des proches, dans une relation de confiance mutuelle, des gens que l'on connaît et qui nous connaissent. Dès que l'on publie sur les réseaux sociaux tout le monde a accès. Et on ne connaît pas l'histoire des gens, leur sensibilité, qui va faire qu'ils vont se vexer pour quelque chose, être blessés, là où des amis rient avec nous.

Je ne pense pas que le déguisement d'Antoine Griezmann soit raciste. Je pense qu'il l'est devenu à partir du moment où il a été perçu comme tel par une partie du public.

Là où il peut y avoir un problème majeur et très sérieux, c'est qu'à force de crier au loup sans le moindre recul pour tout et n'importe quoi, le jour où on criera au racisme pour un vrai propos raciste, un truc un peu insidieux et suintant, personne n'y prêtera vraiment attention parce qu'on en aura marre d'avoir eu des polémiques tous les trois jours (Macron, Griezmann et Miss France ça commence à faire beaucoup en peu de temps, quand même !). Et, aussi, je ne pense pas que ça soit en s'insurgeant sans recul que l'on combat le racisme...

Qu'en pensez-vous ?
Je pense que je ne me suis pas fait que des amis avec cet article ! x)

Source capture d'écran – Twitter/@AntoGriezmann

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lundi 18 décembre 2017

Avancer en crabe

Bonjour !

Peut-être que vous vous souvenez que je vous avais dit cet été que je cherchais un Service Civique et que je ne savais pas ce que je ferais ensuite. Eh bien j'ai un projet. Un projet un peu fou, plus proche sans doute d'une lubie nouvelle, un projet bien plus irraisonnable encore que de n'avoir pas de projet du tout. Et, en fait, ce n'est pas tant le projet qui est intéressant que les réactions et les freins auxquels je suis confrontée.

Je voudrais, à la rentrée, faire une Licence de STAPS. Quand on ne me connaît pas on se dit "et alors ?". Et alors je vais vous dire : j'avais six sur vingt de moyenne en maths en Seconde (j'étais pas aidée par le prof, faut dire) ; j'ai fui dans un bac littéraire en partie pour échapper aux maths ; j'ai enchaîné sur une Licence d'Histoire ; et en Septembre ça fera six ans que je n'aurais pas fait de "sciences dures" ; je suis et ai toujours été nulle en sport, sans coordination ni conscience de mes membres. Autant vous dire qu'entre physiologie, biomécanique, anatomie, biologie, neurologie, et activités physiques la chute sera rude, dure, violente.

Une amie m'a dit "ça te sort d'où ?" : la réponse est simple : je n'en ai pas la moindre idée. Je vous dit : c'est une lubie. Alors j'ai commencé à me renseigner, à regarder les matières, les sites de plusieurs universités, je cherche, je fouille, j'envoie des mails, et voir des exercices de biomécanique à base de lettres avec des flèches dessus et plein de trucs à calculer ne suffit même pas à me dissuader. Je suis une poule à qui on a coupé la tête et qui fonce dans un mur.

D'ailleurs ça n'a pas échappé aux personnes que j'ai contactées en demandant si être nulle en maths était si terrible et quelles étaient les villes Erasmus pour la L2. L'un m'a dit "pour Erasmus on verra si vous êtes acceptée déjà en L1", un autre d'insister sur le fait qu'un bac S était fortement recommandé et une dernière de me préciser que les critères seraient les compétences scientifiques, sportives, et l'investissement associatif (ah ? y'avait pas sciences humaines en STAPS normalement aussi ? on s'en fiche de ça ? nan parce que j'ai une Licence d'Histoire quand même). Autant dire que moi qui sais pas faire une pompe je suis fichue. Une poule décapitée qui fonce dans un mur, je vous dis.

Mais surtout, et j'en viens à la raison du titre de cet article, j'ai discuté avec une amie en lui disant qu'après STAPS je ferais sans doute sociologie. Elle m'a dit qu'elle aurait adoré alors je lui ai répondu qu'après son Master elle pourrait toujours en faire, qu'il ne serait pas trop tard. Mais elle s'est esquivée en disant, en gros, qu'elle n'allait pas revenir à bac+1 quand elle serait à bac+5. Je trouve ça intéressant parce que ça veut dire que, quand tu es en haut de l'échelle, tu ne peux pas recommencer du bas d'une autre échelle. Mais elle aura bac+5 dans son domaine, pas dans un autre ! J'ai bac+3 en Histoire, pas en biomécanique – et pour cause ! (je fais un peu une fixette sur la biomécanique, vous remarquerez).

Je trouve que c'est assez intéressant sur la manière dont on conçoit le fait d'avancer. J'avance, alors je ne peux pas revenir à la case départ, je suis surdiplômée pour la case départ. Je trouve ça dommage parce que ça veut dire que cette amie ne fera pas sociologie juste parce qu'elle ne voudra pas retourner au début du début. Mais avancer ça ne veut pas forcément dire gravir l'échelle sans jamais en descendre. En faisant STAPS et sociologie j'aurais presque trente ans quand j'aurais fini mes études. Pourtant je serai toujours à bac+3. Est-ce qu'on pourra dire que je n'aurais pas avancé ? Je ne pense pas. Je n'avance pas vers le haut : j'avance en crabe, sur le côté, mais j'avance quand même. Je sortirai de mes études en ayant appris plein de choses, en ayant fait plein d'expériences, y compris Erasmus (si je suis acceptée "déjà en L1").

Je crois qu'au fond c'est assez français. C'est assez français de dire qu'on doit avancer vers le haut et qu'on ne peut pas revenir sur ses pas, ou faire un pas de côté pour changer de rail : la Licence amène à un Master et le Master à un métier ou à un Doctorat : on ne peut pas tout essayer, tenter, rebrousser chemin, faire des détours. On doit choisir. Mais moi je n'ai pas envie de choisir entre STAPS, sociologie et Histoire : moi je veux pouvoir tout faire. Même si je suis une poule qui fonce dans un mur.

Je vais souffrir. Mon esprit va souffrir, mon corps va souffrir, ma confiance en l'avenir et en moi-même va souffrir, mon goût pour les défis va souffrir ; tout ça parce que mon ambition n'a d'égal que mon imagination. Je vais souffrir quand mon pauvre corps déplumé percutera le mur de brique contre lequel il fonce à une vitesse trop enthousiaste pour être raisonnable.

Voilà. Je vous ai partagé mon projet (ma lubie !). Je ne sais pas trop pourquoi d'ailleurs. J'avais envie. Maintenant j'ai surtout envie de trouver un angle satisfaisant pour vous parler de la polémique autour d'Antoine Griezmann...

Source tableau – Edwaert Collier, Vanitas, Still Life with Books and Manuscripts and a Skull

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samedi 11 novembre 2017

Rencontrer mon corps

Bonjour !

J'ai du mal à me lancer. Je ne suis pas très habituée aux articles personnels..., j'ai du mal à parler de moi "gratuitement", quand ça ne sert pas une démonstration, quand c'est juste pour parler de moi sans qu'il n'y ait aucun vrai fond. La peur de ne pas être intéressante peut-être, peut-être aussi mon manque de confiance en les autres. Mais il va quand même falloir que j'accepte de me faire un peu violence pour écrire cet article et que je m'y mette. Même si ça suppose de dire des choses un peu intimes, de me mettre en danger en me rendant vulnérable. C'est un mur un peu plus épais que celui qui enclot une zone de confort, c'est un mur avec un peu plus de bastions pour le garder. Mais il va quand même falloir que je m'y mette, quitte à supprimer l'article plus tard...

Alors aujourd'hui, sous vos yeux ébahis, je vais vous parler de moi, de mon corps. Encore un article sur le corps parmi tous ceux qui pullulent un peu partout sur internet, sur la blogosphère. Un article sur le corps parce que le corps est tout, que tout part de là. Un article sur le corps parce que nous vivons avec nos corps et qu'il semble difficile, comme je l'ai lu dans un article de psycho il y a quelques temps (mais alors pour vous dire qui était l'auteur...), de parler de nous en considérant que nous sommes des esprits désincarnés. Nous nous construisons avec nos corps, ils sont la manière dont on interagit avec le monde. Et c'est précisément mon problème.

Je n'ai aucune conscience de mon corps, aucune coordination. Enfant je me ridiculisais dans la cour de récré dans des tentatives risibles de faire la roue – une camarade avait proposé de m'aider faisant après moi ce que je faisais –, en sport (en gym surtout) je ne réussissais pas mieux et quand j'évitais de faire le poirier en disant que je ne savais pas la professeur insistait pour me voir faire quand même. Merci madame. Je ne comprends pas mon corps comme m'appartenant. Je n'aime pas qu'on me touche, j'évite de toucher les autres, et souvent je me dis que je ne le vivrais pas mal si je devais perdre un de mes membres dans un accident. En fait je fais une dissociation corps-esprit, en quelque sorte : il y a d'un côté mon corps, d'un côté mon esprit, mais ça ne forme pas un tout. Mon corps je l'ai maltraité et c'est en ça que je me suis un peu reconnue dans l'article Vivre mon corps d'Ars Maëlle même si nos problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes.

Je me suis un peu reconnue dans une certaine maltraitance du corps. Le mien a eu à subir quelques douches froides ou au contraire très chaudes. Des compulsions alimentaires aussi, où je m'enfilais une tablette entière de chocolat en une seule fois, presque arrêtées depuis quelques années que j'ai mis un mot dessus, mais qui font que je ne sais toujours jamais vraiment quand j'ai faim et quand j'ai juste envie de manger ; qui font aussi que, parfois, j'ai envie de manger sans avoir faim et faim sans avoir envie de manger (dans les deux cas je ne mange pas) ; qui font que je mange toujours vite, plus en me gavant qu'en mangeant d'ailleurs. Je n'ai jamais vraiment envie de manger. Je bois peu aussi, ce n'est sans doute pas très raisonnable. Depuis toujours je me mors l'intérieur des joues au sang, je m'arrache régulièrement la peau à des endroits différents selon les périodes (lèvres, etc.), je la tire et la tripote cette peau (nombril, articulations des doigts, lèvres, lobes d'oreilles ; un certain nombre de parties de mon corps y est passé). Je me suis aussi reconnue dans le conflit avec le corps, l'idée que mon corps essaye d'agir contre moi, même si ce n'est sans doute pas très marqué. Sans doute que le fait que, jeune ado, je ne veuille pas faire de sport pour ne pas transpirer dit aussi la manière dont je percevais mon corps et que c'était moins pour ne pas "me salir" que dans une tentative de contrôle. Sans doute que le fait que je me sois peu à peu intéressée au sport dit aussi la manière dont je perçois le corps en général.

Dans un autre article de psycho pour préparer un sujet sur les pratiques esthétiques des femmes j'ai lu que la distance à laquelle on se tenait par rapport au miroir, et comment on se tenait devant lui (de face ou légèrement de profil) disait aussi le rapport que l'on entretient avec son corps. Le miroir c'est simple : je m'en tiens loin, et j'aime bien quand je vois toute ma silhouette d'un coup. D'ailleurs je parle de silhouette et pas de corps. Si je m'approche trop je vois tous les défauts, tous les boutons, les poils, la cellulite, la grain même de la peau... C'est pour ça que je m'en tiens loin, je pense, pour tout gommer. C'est aussi pour ça que j'aime les collants (qui font aussi disparaître les doigts de pieds, la pilosité), et les ombres qui ne sont que silhouettes élégantes, projections de ce que je vois, je crois que je pourrais dire. Dans les ombres il n'y a pas les visages non plus. J'aime bien les ombres. Et je me tiens loin de mon corps devant le miroir, j'imagine que ça symbolise la distance que j'ai par rapport à lui dans mon esprit.

Je ne me mets jamais nue, sauf pour me laver. Je n'aime pas. Je crois qu'un peu comme pour les ombres les vêtements gomment tout, m'empêchent de voir mon corps, me le cachent. Je crois qu'il y a un peu de ça, au final. Mon corps je le perçois mal. Je suis toujours surprise quand je me regarde dans une glace parce que l'image que j'en ai dans la tête n'est pas la bonne. Je ne connais pas mon corps. Et je ne sais pas le contrôler.

Cette année je suis en Service Civique dans une autre région, je vis toute seule alors j'ai décidé d'en profiter pour me mettre au sport (oui, parce que devoir sortir de chez soi, se voir interroger et devoir répondre où on va ça me fatigue, ça me procure une certaine forme de stress, et l'idée que l'on puisse me juger par l'endroit où je vais me gêne – ce qui est ridicule, nous sommes bien d'accord, mais enfin on se traîne les problèmes psychologiques qu'on se traîne, hein). Nouvelle ville, nouvelle vie. Un peu. Alors j'ai regardé un petit peu, et j'ai choisi l'aïkido. C'est beau l'aïkido. Je me suis dis que ça allait m'obliger à me coordonner, à prendre conscience de mon corps, de où est mon bras où est mon coude. Et puis, l'idée bien en tête, j'ai réalisé que pour faire de l'aïkido on était obligé de se laisser toucher par les autres et de toucher les autres. Oups.

En allant à la première séance j'ai compris que mon problème avec mon corps dépassait la simple conscience (et donc coordination qui en découle). En fait ce n'est pas seulement que je n'ai pas conscience de mon corps par rapport à moi-même ; je n'ai pas conscience de comment mon corps est (où est mon pieds, comment sont tournées mes hanches, etc.) et je n'ai pas conscience de la manière dont mon corps est dans le monde, agit par rapport au corps des autres, d'ailleurs je perçois assez difficilement la manière dont le corps des autres agit dans le monde. Quel pied avance quand on avance telle main pour faire telle prise ? C'est un mystère. Je n'ai pas de vision d'ensemble du corps.

Nous ne sommes pas censés être des esprits désincarnés, évoluant sans corps, et pourtant dans le fond c'est comme ça que je me vis : sans corps. Avec un corps que je ne sais pas investir. Ces derniers mois (années ?) il y a une grande question qui m'obsède : si je touche mon genou (par exemple) avec ma main je sens que ma main touche mon genou mais pas mon genou sentir ma main (je ne sais pas si je suis claire) alors que si je pose quelque chose sur mon genou je vais le sentir, vous voyez ? Mais comme nous avons davantage de nerfs dans les mains que dans les genoux si je touche mon genou avec ma main je ne sentirais que ce que touche ma main et pas ce qui est touché par ma main. Et ça me perturbe. Comme si mon corps était une tête ou esprit, deux mains, deux pieds à la rigueur, et c'est tout. Comme si mes bras et mes jambes n'existaient pas puisque je ne sens pas avec eux. Un peu comme un petit Rayman, vous voyez ? Mon corps est pour moi un mystère. Comme si l'on ne faisait pas partie de la même dimension lui et moi (d'ailleurs je dis "lui et moi" et pas "nous"). Mon corps est un mystère. Je me suis lancée pour mission de me l'approprier, de l'investir comme étant mien. D'ailleurs ça me fait penser qu'un jour j'ai cru m'être rendue compte que je disais "mon pied" comme j'aurais pu dire "mon lit" : quelque chose m'appartenant n'étant pas moi mais à moi. Alors que nous sommes aussi notre corps.

Ce corps que je ne connais que dans ses grandes lignes, sa silhouette, sa globalité, j'ai décrété que j'allais aller à sa rencontre. Je vais rencontrer mon corps.

Quel est votre rapport à votre corps ?

Source photo – pas trouvé

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