samedi 11 novembre 2017

Rencontrer mon corps

Bonjour !

J'ai du mal à me lancer. Je ne suis pas très habituée aux articles personnels..., j'ai du mal à parler de moi "gratuitement", quand ça ne sert pas une démonstration, quand c'est juste pour parler de moi sans qu'il n'y ait aucun vrai fond. La peur de ne pas être intéressante peut-être, peut-être aussi mon manque de confiance en les autres. Mais il va quand même falloir que j'accepte de me faire un peu violence pour écrire cet article et que je m'y mette. Même si ça suppose de dire des choses un peu intimes, de me mettre en danger en me rendant vulnérable. C'est un mur un peu plus épais que celui qui enclot une zone de confort, c'est un mur avec un peu plus de bastions pour le garder. Mais il va quand même falloir que je m'y mette, quitte à supprimer l'article plus tard...

Alors aujourd'hui, sous vos yeux ébahis, je vais vous parler de moi, de mon corps. Encore un article sur le corps parmi tous ceux qui pullulent un peu partout sur internet, sur la blogosphère. Un article sur le corps parce que le corps est tout, que tout part de là. Un article sur le corps parce que nous vivons avec nos corps et qu'il semble difficile, comme je l'ai lu dans un article de psycho il y a quelques temps (mais alors pour vous dire qui était l'auteur...), de parler de nous en considérant que nous sommes des esprits désincarnés. Nous nous construisons avec nos corps, ils sont la manière dont on interagit avec le monde. Et c'est précisément mon problème.

Je n'ai aucune conscience de mon corps, aucune coordination. Enfant je me ridiculisais dans la cour de récré dans des tentatives risibles de faire la roue – une camarade avait proposé de m'aider faisant après moi ce que je faisais –, en sport (en gym surtout) je ne réussissais pas mieux et quand j'évitais de faire le poirier en disant que je ne savais pas la professeur insistait pour me voir faire quand même. Merci madame. Je ne comprends pas mon corps comme m'appartenant. Je n'aime pas qu'on me touche, j'évite de toucher les autres, et souvent je me dis que je ne le vivrais pas mal si je devais perdre un de mes membres dans un accident. En fait je fais une dissociation corps-esprit, en quelque sorte : il y a d'un côté mon corps, d'un côté mon esprit, mais ça ne forme pas un tout. Mon corps je l'ai maltraité et c'est en ça que je me suis un peu reconnue dans l'article Vivre mon corps d'Ars Maëlle même si nos problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes.

Je me suis un peu reconnue dans une certaine maltraitance du corps. Le mien a eu à subir quelques douches froides ou au contraire très chaudes. Des compulsions alimentaires aussi, où je m'enfilais une tablette entière de chocolat en une seule fois, presque arrêtées depuis quelques années que j'ai mis un mot dessus, mais qui font que je ne sais toujours jamais vraiment quand j'ai faim et quand j'ai juste envie de manger ; qui font aussi que, parfois, j'ai envie de manger sans avoir faim et faim sans avoir envie de manger (dans les deux cas je ne mange pas) ; qui font que je mange toujours vite, plus en me gavant qu'en mangeant d'ailleurs. Je n'ai jamais vraiment envie de manger. Je bois peu aussi, ce n'est sans doute pas très raisonnable. Depuis toujours je me mors l'intérieur des joues au sang, je m'arrache régulièrement la peau à des endroits différents selon les périodes (lèvres, etc.), je la tire et la tripote cette peau (nombril, articulations des doigts, lèvres, lobes d'oreilles ; un certain nombre de parties de mon corps y est passé). Je me suis aussi reconnue dans le conflit avec le corps, l'idée que mon corps essaye d'agir contre moi, même si ce n'est sans doute pas très marqué. Sans doute que le fait que, jeune ado, je ne veuille pas faire de sport pour ne pas transpirer dit aussi la manière dont je percevais mon corps et que c'était moins pour ne pas "me salir" que dans une tentative de contrôle. Sans doute que le fait que je me sois peu à peu intéressée au sport dit aussi la manière dont je perçois le corps en général.

Dans un autre article de psycho pour préparer un sujet sur les pratiques esthétiques des femmes j'ai lu que la distance à laquelle on se tenait par rapport au miroir, et comment on se tenait devant lui (de face ou légèrement de profil) disait aussi le rapport que l'on entretient avec son corps. Le miroir c'est simple : je m'en tiens loin, et j'aime bien quand je vois toute ma silhouette d'un coup. D'ailleurs je parle de silhouette et pas de corps. Si je m'approche trop je vois tous les défauts, tous les boutons, les poils, la cellulite, la grain même de la peau... C'est pour ça que je m'en tiens loin, je pense, pour tout gommer. C'est aussi pour ça que j'aime les collants (qui font aussi disparaître les doigts de pieds, la pilosité), et les ombres qui ne sont que silhouettes élégantes, projections de ce que je vois, je crois que je pourrais dire. Dans les ombres il n'y a pas les visages non plus. J'aime bien les ombres. Et je me tiens loin de mon corps devant le miroir, j'imagine que ça symbolise la distance que j'ai par rapport à lui dans mon esprit.

Je ne me mets jamais nue, sauf pour me laver. Je n'aime pas. Je crois qu'un peu comme pour les ombres les vêtements gomment tout, m'empêchent de voir mon corps, me le cachent. Je crois qu'il y a un peu de ça, au final. Mon corps je le perçois mal. Je suis toujours surprise quand je me regarde dans une glace parce que l'image que j'en ai dans la tête n'est pas la bonne. Je ne connais pas mon corps. Et je ne sais pas le contrôler.

Cette année je suis en Service Civique dans une autre région, je vis toute seule alors j'ai décidé d'en profiter pour me mettre au sport (oui, parce que devoir sortir de chez soi, se voir interroger et devoir répondre où on va ça me fatigue, ça me procure une certaine forme de stress, et l'idée que l'on puisse me juger par l'endroit où je vais me gêne – ce qui est ridicule, nous sommes bien d'accord, mais enfin on se traîne les problèmes psychologiques qu'on se traîne, hein). Nouvelle ville, nouvelle vie. Un peu. Alors j'ai regardé un petit peu, et j'ai choisi l'aïkido. C'est beau l'aïkido. Je me suis dis que ça allait m'obliger à me coordonner, à prendre conscience de mon corps, de où est mon bras où est mon coude. Et puis, l'idée bien en tête, j'ai réalisé que pour faire de l'aïkido on était obligé de se laisser toucher par les autres et de toucher les autres. Oups.

En allant à la première séance j'ai compris que mon problème avec mon corps dépassait la simple conscience (et donc coordination qui en découle). En fait ce n'est pas seulement que je n'ai pas conscience de mon corps par rapport à moi-même ; je n'ai pas conscience de comment mon corps est (où est mon pieds, comment sont tournées mes hanches, etc.) et je n'ai pas conscience de la manière dont mon corps est dans le monde, agit par rapport au corps des autres, d'ailleurs je perçois assez difficilement la manière dont le corps des autres agit dans le monde. Quel pied avance quand on avance telle main pour faire telle prise ? C'est un mystère. Je n'ai pas de vision d'ensemble du corps.

Nous ne sommes pas censés être des esprits désincarnés, évoluant sans corps, et pourtant dans le fond c'est comme ça que je me vis : sans corps. Avec un corps que je ne sais pas investir. Ces derniers mois (années ?) il y a une grande question qui m'obsède : si je touche mon genou (par exemple) avec ma main je sens que ma main touche mon genou mais pas mon genou sentir ma main (je ne sais pas si je suis claire) alors que si je pose quelque chose sur mon genou je vais le sentir, vous voyez ? Mais comme nous avons davantage de nerfs dans les mains que dans les genoux si je touche mon genou avec ma main je ne sentirais que ce que touche ma main et pas ce qui est touché par ma main. Et ça me perturbe. Comme si mon corps était une tête ou esprit, deux mains, deux pieds à la rigueur, et c'est tout. Comme si mes bras et mes jambes n'existaient pas puisque je ne sens pas avec eux. Un peu comme un petit Rayman, vous voyez ? Mon corps est pour moi un mystère. Comme si l'on ne faisait pas partie de la même dimension lui et moi (d'ailleurs je dis "lui et moi" et pas "nous"). Mon corps est un mystère. Je me suis lancée pour mission de me l'approprier, de l'investir comme étant mien. D'ailleurs ça me fait penser qu'un jour j'ai cru m'être rendue compte que je disais "mon pied" comme j'aurais pu dire "mon lit" : quelque chose m'appartenant n'étant pas moi mais à moi. Alors que nous sommes aussi notre corps.

Ce corps que je ne connais que dans ses grandes lignes, sa silhouette, sa globalité, j'ai décrété que j'allais aller à sa rencontre. Je vais rencontrer mon corps.

Quel est votre rapport à votre corps ?

Source photo – pas trouvé

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vendredi 3 novembre 2017

J'affirme : questionnements sur la légitimité de la prise de parole

Bonjour !

C'est un peu compliqué pour moi de commencer cet article, parce que j'ai peur de tomber dans un ton de règlement de compte ou quelque chose comme ça, alors que ce n'est pas mon but. Le fait est que j'ai eu quelques problèmes avec une blogueuse après avoir commenté longuement un de ses articles (tellement longuement que le commentaire était plus long que l'article xP). Elle a répondu à mon commentaire, j'ai répondu à sa réponse, et elle s'est vexée. Je sais que parfois, quand j'écris un commentaire, il y a de la passion et que cette passion peut être prise pour de la colère alors je comprends quand la personne se vexe mais là il n'y avait aucune passion, alors je n'ai pas compris. Je me suis excusée platement, et j'ai expliqué le pourquoi du comment. Mais quelques jours plus tard mes commentaires n'apparaissaient pas et moi j'étais vraiment perturbée, tant et tant que j'en ai parlé par mail avec Léonie. Et puis comme ça me perturbait vraiment j'ai un peu insisté, je voulais vraiment une réponse de cette blogueuse – ce n'est plus de la persévérance, c'est de l'acharnement (mais pas du harcèlement, faut pas pousser). Et j'ai eu une réponse. Qui m'a stupéfaite mais là n'est pas le sujet. En fait, il y avait dans cette réponse quelque chose de très intéressant du point de vue de la prise de parole, et comme Léonie m'avait déjà fait une remarque très intéressante je me suis dit qu'à partir de là il y avait une véritable réflexion à mener sur ce thème.

Léonie m'a dit que, dans mes commentaires, j'avais été très affirmative et que ça avait pu laisser penser que je détenais la vérité, ou que, comme a laissé entendre cette blogueuse, je voulais "imposer ma vision". C'est intéressant du point de vue de la prise de parole parce que ça pause la question du placement de la personne qui parle par rapport au récepteur (qu'il soit lecteur ou auditeur). J'ai du mal à expliquer à vrai dire mais, en gros, la question est de savoir si la personne doit apparaître sûre de ce qu'elle dit ou prendre maintes précautions dans ses propos.

C'est vrai, quand je donne mon avis, pour peu qu'il soit un peu construit et à peu près abouti, je suis affirmative. Mais affirmer ne veut pas dire écraser les autres avis, ou ne pas considérer les autres avis, les trouver idiots, etc. Affirmer, le CNRTL dit que c'est "rendre ferme, consolider", "exprimer nettement" ou encore "formuler énergiquement ou nettement une vérité (positive ou négative)". Énergiquement ça ne veut pas dire avec mépris ou condescendance, ça peut être avec passion, aussi, parce qu'un sujet nous intéresse ou nous enflamme. Mais, ce qui m'intéresse surtout, c'est "rendre ferme" et "exprimer nettement".

Avant un partiel, cette année, un de mes professeurs nous a cité Nicolas Boileau-Despréaux : "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément". J'affirme mon avis quand il est suffisamment abouti. Ce qui ne veut pas dire que j'écrase celui des autres ni qu'il est parfaitement fini, bien au contraire puisque bien souvent et encore sur le dernier article certains de mes lecteurs mentionnent des angles, des faits, des choses, que je n'avais pas traités parce que pas perçus et qui viennent enrichir ma pensée ou, comme Darkrevette sur l'article sur les statues de Colbert, me poussent à la préciser, à chercher d'autres exemples pour être plus claire. Donc ce n'est pas parce que j'affirme que j'énonce une vérité générale.

Affirmer c'est bien aussi. Je me souviens que l'une des premières critiques d'un professeur à propos de mes commentaires de textes c'était que je disais tout le temps, dans tous les paragraphes, presque avant chaque idée "il semblerait que". Mon professeur m'avait dit : "ne dites pas "peut-être" ; affirmez". Moi, j'étais pas bien sûre que c'était une bonne idée parce que j'étais pas bien sûre de ce que je disais et je ne voulais pas foncer avec assurance dans une idée fausse. Mais quand même, il fallait affirmer. Affirmer c'est bien aussi. Je me souviens aussi que le monsieur qui nous aidait à la radio me disait "affirme-toi, on dirait que tu t'excuses quand tu poses tes questions, on dirait que tu t'excuses d'être là".

Parfois, quand je lis les commentaires sur mon propre blog ou sur ceux des autres, je trouve des prises de précautions comme "mais ce n'est que mon avis, hein" ou "c'est mon avis mais on peut penser autrement", ce genre de choses... je me demande si ça ne revient pas à s'excuser de penser différemment voire même de penser tout court ! Je me demande aussi si elles ne nuisent pas à la netteté du propos dans la mesure où, le temps qu'on lise la parenthèse, on s'est déconcentré de ce qui était dit avant. Je me demande si ce n'est pas diluer le propos, en un certain sens.

Aussi, là où je parle de prise de précaution, c'est que l'on dirait que ces personnes disent ça comme pour éviter que l'auteur ou l'autrice de l'article ne lui tombe dessus en lui reprochant de ne pas être d'accord... Mais, surtout, la formulation me pose problème. Ce n'est "que" mon avis. Comment ça, "que" ? Ce n'est pas "que" : c'est ton avis. Pourquoi l'abaisser ? Pourquoi t'excuser d'avoir un avis ? Pourquoi faire comme si la chose contestable dans cet avis était qu'il était tien ? Pourquoi le rabaisser, le faire tout petit ? Le monsieur qui nous formait à la radio l'année dernière disait qu'il n'y avait pas de "petite" chronique : c'est une chronique, point. Ici c'est un peu le même principe : ce n'est pas "que" ton avis, c'est ton avis, point. En fait, on peut raccrocher cela à la question de la légitimité à parler. Ou de la peur de ne pas en avoir assez.

L'autre jour Aylis de Et dans mes mots, dans un article qui n'avait presque rien à voir, a mentionné cette question de la légitimité. Elle disait que le fait de vérifier ses sources avant d'affirmer des choses renforçait "la légitimité du propos". D'un côté je comprends totalement ça – et j'y ai pensé aussi –, mais, d'un autre côté, ça me pose problème. Ça me pose problème parce que ça suppose que pour parler il faut être légitime. En fait, étayer son avis avec des faits scientifiques (de sciences humaines ou de sciences "dures") permet surtout de pouvoir s'appuyer sur quelque chose d'un peu concret, une base un peu ferme de laquelle on peut partir, mais la mention de la légitimité me gêne dans la mesure où ça sous-entend plus ou moins qu'il y a des personnes qui ne sont pas légitimes à parler, ou que l'avis de certaines personnes est plus légitime que celui des autres.

En un sens c'est vrai : il y a les experts, les historiens, les sociologues, les économistes, etc., invités dans les media pour analyser, expliciter, expertiser. Mais, parmi les gens lambda, je ne crois pas qu'il y ait de personnes plus légitimes que d'autres.

Pour être sûre de ce que je disais je suis allée chercher la définition de légitimité et j'ai été très surprise (j'aurais pas dû, j'ai été confrontée à la notion de légitimation pendant mes études, mais je n'avais pas connecté les neurones avec la légitimité : conclusion : je suis lente) : légitimité : "qualité, état de ce qui est légitime, conforme au droit, à la loi". Ah ? Ah. Donc, en gros, s'il existe des personnes légitimes pour parler alors ça signifie qu'elles ont le droit à la parole et que donc il y a des personnes, illégitimes, qui n'ont pas ce droit. Dans une démocratie peut-on affirmer que certaines personnes n'ont pas le droit à la parole ? On peut. Mais ça ferait mauvais genre.

Là où, dans sa réponse, la blogueuse avec qui j'ai eu un petit soucis dit quelque chose d'intéressant, c'est que, en fait... elle m'a dit que ça la dérangeait que je publie beaucoup de commentaires sous ses articles (deux, donc... un et une réponse à sa réponse (hors les deux commentaires d'excuses)) parce que ça pouvait décourager les personnes qui voudraient dire quelque chose mais craignaient de ne pas être assez intéressantes. Je trouve ce qu'elle dit là absurde et en même temps assez intéressant.

D'une part ça sous-entend que, si certaines personnes n'osent pas prendre la parole (écrire, en l'occurrence, ce qui change pas mal de choses) c'est de la faute des autres. Si un locuteur second (second parce que s'exprimant en réaction, en réponse, à un propos) craint de donner son avis c'est de la faute d'un autre locuteur second et pas du locuteur premier... mais le locuteur premier aussi peut impressionner, ou se faire mal comprendre (combien de gens ont considéré en lisant mes articles affirmatifs que je ne m'intéressais pas à leur avis et que ce n'était pas la peine de le donner alors que je pense et souhaite tout le contraire ? je n'ose pas imaginer...). D'autre part ça revient à dire que, pour encourager quelqu'un à parler on va l'interdire à quelqu'un d'autre : ou comment boucher un trou en en creusant un autre. C'est intéressant parce que ça questionne l'équilibre de la prise de parole.

Je ne nie pas que, dans une salle, avec des personnes autour d'une table, une personne monopolisant la parole devrait sans doute se faire reprendre par le modérateur pour laisser un peu de temps aux autres (mais pas pour l'empêcher de donner tous ses arguments ou quoi que ce soit). Or il me semble que ce problème ne se rencontre pas à l'écrit : le temps d'une part est distendu (on peut répondre à un commentaire deux jours après) et pas limité par le contexte d'une table ronde par exemple ; ensuite on ne peut pas écrire tous en même temps comme on peut parler tous en même temps : on doit attendre d'avoir lu entièrement le commentaire de quelqu'un avant de commencer à lui répondre (parce qu'"écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu." disait Jules Renard).

Surtout, comment être sûr qu'en empêchant quelqu'un de parler on va favoriser la parole d'un autre ? Ce n'est pas parce que la personne n'aura plus face à elle un discours jugé intimidant qu'elle aura plus confiance en elle et en son avis. Si une personne ne se sent pas légitime à prendre la parole le problème ne vient pas des autres mais bien d'elle-même : prendre la parole suppose d'être capable de s'affirmer mais surtout d'avoir confiance en son avis, en son intérêt et en le fait qu'il apporte quelque chose à la discussion. Si une personne est intimidée par l'avis développé de quelqu'un c'est, il me semble, qu'à la base cette personne a un problème de confiance en elle sur la prise de parole. Ce n'est pas en fermant le clapet de la personne qui ose parler que l'on enrichie le débat mais bien en débloquant la personne timide en lui faisant comprendre qu'il n'y a pas besoin d'être "assez intelligent" ou "suffisamment légitime" pour prendre la parole.

Je ne pense pas qu'il y ait des personnes plus légitimes que d'autres (hors experts, scientifiques, etc., peut-être) à prendre la parole. J'ai une très mauvaise culture musicale et cinématographique, et je n'y connais rien en économie. Quand on aborde ces sujets-là je dis que je ne peux pas répondre, parce que je ne m'y connais pas assez... mais pas que je ne m'y connais pas assez pour être légitime : que je ne m'y connais pas assez pour avoir un avis. Je ne peux pas partager un avis que je n'ai pas. Alors que la légitimité (ou son absence) serait de ne pas penser avoir le droit de donner son avis. Tout le monde a le droit de donner son avis, même s'il n'est pas parcouru de tout plein de faits scientifiques. Les faits scientifiques, les connaissances, ne sont pas la condition de l'existence de l'avis : ils servent cette existence en lui donnant un peu corps, un peu consistance.

Chacun doit se sentir libre de donner son avis. Moi j'aime bien quand mes lecteurs n'hésitent pas à me donner le leur, surtout s'ils ne sont pas d'accord, et je me sens aussi presque honorée quand le commentaire est long, parce qu'un commentaire long on met du temps à l'écrire, donc ça veut dire que la personne a pris le temps de s'arrêter dans ses affaires et à pris le temps d'exposer son avis, et ça c'est chouette, c'est gentil. Bref. Personne n'est plus légitime qu'un autre pour ouvrir la bouche ou, plutôt, personne n'est moins légitime qu'un autre pour ouvrir la bouche.

Ce n'est pas "que" votre avis : c'est votre avis !

Qu'en pensez-vous ? Quel est votre avis ? :P

Source photo – Erin Williams

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jeudi 26 octobre 2017

#Balancetonporc : écrire ce n'est pas dire

Bonjour !

J'ai suivi ce phénomène un peu de loin, un peu vite-fait, rapidement saoulée de n'entendre parler que de ça quand j'allumais la télé, quand j'ouvrais internet... j'ai suivi vite-fait, sans grand intérêt mais en me demandant un peu quand même comment j'allais en parler... et le fait que je ne trouve pas dit sans doute quelque chose de mon désintérêt assez manifeste pour toute cette histoire. Même les critiques qui ont été faites ne m'ont pas attirées plus que ça (pourtant, j'aime bien critiquer moi :P). Puis finalement il y a un petit truc qui me chiffonne un petit peu... on parle de libération de la parole alors qu'il n'y a pas parole, précisément, puisque la parole c'est parler, et qu'écrire ce n'est pas parler.

Je ne nie pas que l'écriture a une réelle utilité, une vraie fonction, sinon je n'écrirais pas, ni ici ni des romans. Mais écrire ce n'est pas dire. Écrire peut permettre d'extérioriser, voire de rendre un peu plus vrai, un peu plus matériel, dans le sens où on voit les mots. Mais la parole a quelque chose de plus.

Je sais que ce n'est pas un vrai argument mais : on a parlé avant d'écrire. La parole c'est ce qui permet de communiquer – mieux ! – d'expliciter dans le monde sa pensée. D'ailleurs parler en réfléchissant aide à réfléchir. Souvent je parle toute seule, ça m'aide à réfléchir. Louis XIV l'a remarqué aussi et il l'a même écrit dans ses Mémoires : "En parlant de nos affaires, nous n'apprenons pas seulement beaucoup d'autrui ; mais aussi de nous-mêmes. L'esprit achève ses propres pensées en les mettant au-dehors.". La parole c'est aussi ce qui permet de réaliser. J'avais lu ou entendu quelque part un jour que, quand quelqu'un meurt, il faut dire à haute voix que cette personne est morte. C'est bien que la parole agit sur l'esprit, l'aide tout en venant de lui.

J'ai même un exemple encore plus vieux que Louis XIV et tant pis si on m'accuse d'étaler ma science. Il y a quelques mois j'ai lu La mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré. Elles y parlent de Ptah. Je l'avais oublié, celui-là, rappelé à mon bon souvenir par Im, Great Priest Imhotep, manga de Makoto Morishita (bon manga d'ailleurs). Ptah fait partie des dieux principaux de Memphis, des dieux démiurges. Dans le Texte de Chabaka, d'à peu près 710 avant notre ère, il crée le monde. Nadine Guilhou explique que "c'est dans son coeur, dans son esprit, par la pensée, que le dieu-artisan Ptah conçoit le monde, lui donnant ensuite réalité par la parole". Conclusion : la parole c'est quand même bien pratique.

Du coup, mon interrogation c'est de savoir si parler sur Twitter est vraiment libérateur, revêt une vraie utilité pour elles ?

Déjà, mon interrogation, c'est de savoir si ça a une vraie utilité tout court. Encore une fois je n'ai suivi tout ça que de loin, alors je ne sais pas, mais je n'ai pas l'impression que l'on se soit vraiment demandé l'utilité et en ça la critique faite par Maya Khadra n'est pas tout-à-fait fausse : on dirait une riposte instinctive. Toutes ces femmes ont dénoncé ce producteur alors moi aussi je vais dire, je vais accuser, je vais livrer au déchaînement quelqu'un. Même si ce quelqu'un reste anonyme le plus souvent, parce que soi-même on en connaît pas le nom. Mais je n'ai pas l'impression qu'on se soit vraiment demandé avant de commencer ce que l'on voulait, ce qu'était la revendication derrière : des lois ? une prise de conscience ? une campagne de sensibilisation ? Mais surtout l'utilité pour celles qui parlent.

Au-delà de l'aspect du dépôt de plainte, qui n'est pas toujours possible ou pas toujours souhaitable parce que de toute façon on n'a pas de preuves, est-ce qu'il y a une vraie avancée pour ces femmes dans leur intimité profonde ? Quelqu'un disait dans C à vous il y a quelques jours, je ne sais plus qui, que derrière un écran c'était plus facile parce qu'on n'avait pas à affronter ou à appréhender la réaction de l'interlocuteur : on poste le message et c'est tout. C'est un avantage mais c'est aussi un inconvénient. Comme il est plus facile d'écrire que de dire, le bénéfice que l'esprit en retire n'est-il pas moindre ? (j'en sais rien, je pose vraiment la question, ce n'est pas rhétorique). Parler, mettre des mots, ça demande un effort, et je crois que le bénéfice qu'on en retire est à la hauteur de cet effort.

La parole a une vraie fonction, elle ne peut pas, je pense, être remplacée par l'écriture. Écrire et dire ça n'a rien à voir. Ptah a parlé. C'est fort, une parole. Dans une parole il y a le ton. Mais dans une parole il y a aussi l'écoute. Lire ce n'est pas écouter. Ce n'est pas pareil. Au-delà du fait que l'on n'ait pas le ton, d'ailleurs. Lire ce n'est pas écouter, et écrire ce n'est pas dire.

Du coup, avant même de parler d'utilité pour la société, pour ce qu'il se passera ensuite, je voudrais interroger l'utilité pour les femmes qui écrivent.

Et j'ajouterais qu'écrire sur internet, dans une dématérialité quand même, et écrire avec un stylo ce n'est pas pareil non plus. Quand on écrit avec un stylo je pense que le rapport à la matière, au toucher, apporte quelque chose de plus.

On pourrait aussi me rétorquer qu'écrire serait une première étape vers le dire. Je ne suis pas sûre. Évidemment on ne va pas pouvoir généraliser à mon cas mais j'ai quand même un exemple : l'autre jour on parlait de cette prise de parole (ou de non-parole) avec des bénévoles de la radio quand je fais la remarque que libérer la parole sur les réseaux sociaux ce n'est pas exactement pareil que de libérer la parole dans la "vraie vie" (je ne me souviens pas exactement de la manière dont je l'ai dit mais en gros c'était l'idée), et dans ma tête je pense à ajouter que, moi, par exemple, j'ai parlé de trucs dans des commentaires de blogs mais pas à des gens en face à face. Mais je me suis retenue. Donc en plus de ne pas libérer ma parole je ne libère même pas la non-libération de la parole. Pourtant je n'ai aucun problème à raconter mes petits soucis dans des commentaires de blogs, d'autant moins que c'était rien de grave dans le sens où, pour deux sur les quatre, je n'ai pas ressenti ça comme une agression, c'étaient des faits mineurs. Bref. Écrire et dire, ça n'a rien à voir.

Qu'en pensez-vous ?

Source photo – Julian Smith/AAP

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mardi 26 septembre 2017

Media : l'objectivité imaginaire

Bonjour !

J'ai toujours des problèmes d'internet (raison pour laquelle il n'y a pas de photo à cet article) mais j'ai encore des choses à dire. Hier sur Franceinfo ils parlaient du fait que la France Insoumise ait annoncé vouloir créer un medium et plusieurs personnes interrogées étaient contentes, disant qu'enfin il y aurait un « media libre » face à tous les autres media prétendument dans la poche du Président. Cela me laisse assez songeuse à vrai dire.

Déjà, le fait que les media traditionnels soient dans la poche d'Emmanuel Macron n'est pas prouvé et, au contraire, il semble qu'ils s'attachent plutôt à démontrer le contraire, à l'image de Quotidien sur TMC qui, à la suite du discours présidentiel à Athènes, avait à sa tête un Yann Barthès brandissant ledit discours imprimé via le site de l'Élysée, déclarant fièrement que la rédaction de l'émission l'avait lu et affirmant tout de même ne pas voir de quoi parle Emmanuel Macron quand il explique qu'il n'a pas dit que les Français étaient des « fainéants » puisqu'il parlait des « quinze ans de politique ». Moi, ce discours, je l'ai lu. Attentivement. Les quinze ans, je les vois. Ce que je constate c'est donc que Quotidien voulait sans doute s'amuser, comme à son habitude, et en profiter pour montrer s'ils peuvent critiquer le pouvoir. Autre exemple avec les journalistes qui critiquent le gouvernement, le Président, etc., et le soulignent bien en disant « on va encore recevoir un appel de l'Élysée ». À mon avis les media traditionnels ne sont pas tant que ça dans la poche du Président (quel que soit ce Président)... mais ça fait partie de la communication de l'opposition de le dire et de le répéter.

Ensuite ça le paraît vraiment étrange et particulier de considérer qu'un medium mis en place par un parti ou un mouvement politique puisse être libre et indépendant. Que les media traditionnels soient tenus par de grands patrons émeut une partie du public, mais qu'un mouvement politique lance sa propre chaîne de télé (la dernière fois que j'en ai entendu parler il était bien question d'une chaîne de télé) semble tout-à-fait cohérent et — Dieu merci ! — nous allons « enfin » pouvoir avoir un « media libre ». Je ris. Le discours politique, et ce qu'il prenne la forme d'un discours, d'une interview, ou même d'un tweet, fait partie de toute une communication, d'un objectif bien précis. D'ailleurs ce n'est pas réservé au discours politique : à partir du moment où on prend la parole en public on a un objectif. C'est le cas de beaucoup de monde (je n'ose pas dire « tout le monde ») et depuis longtemps.

Mon prof d'Histoire médiévale de l'année dernière nous a dit que le parchemin et l'encre ça coûte cher. Donc non seulement on écrit avec des abréviations pour réduire le nombre de caractères suffire une ligne mais, en plus, on n'écrit pas pour rien. Et j'ai enfin compris ce que voulait dire un autre prof quand il nous répétait de nous demander « pourquoi ce document existe ? » ; tel chroniqueur des croisades veut mettre en exergue le pouvoir royal, tandis que tel autre veut montrer l'horreur du comportement des croisés. Parce que le parchemin ça coûte cher, alors on n'écrit pas gratuitement. Et même, bien plus tôt dans l'Histoire, Thucydide qui pourtant prétend être objectif dans son récit de la Guerre du Péloponnèse laisse des indices qui montrent qu'il est Athénien et préférerait sans doute que ce soit sa cité qui emporte la victoire (le titre lui-même : en Grèce à l'époque on donne au nom de la guerre le nom de l'ennemi : lutte guerre du Péloponnèse pointe ça région de Sparte comme ennemie).

Aujourd'hui rien n'a changé. Quand j'écris un article je ne le fais pas gratuitement. Je veux faire passer un message que ce soit un appel au dialogue et à l'ouverture de la parole comme j'ai pu le faire dans mon dernier article sur les statues de Colbert ou quand j'ai parlé de non-mixité, ou que ce soit pour une tentative de remise en perspective historique ; j'essaye de participer au débat de manière constructive. Un conte ce n'est pas une histoire gratuite : de même qu'il y a une morale derrière, de même une prise de parole cache un message, une volonté, un but.

De là il est difficile de reprocher aux journalistes des medias traditionnels leur manque d'objectivité puisque l'objectivité n'existe pas. Par l'angle choisi, par la conclusion donnée, par les propos mis les plus en avant, un journaliste va donner, tout comme Thucydide, des indices de ce qu'il pense. Le mieux que l'on puisse demander aux journalistes n'est pas l'objectivité mais l'honnêteté intellectuelle et l'objectivation — le fait de reconnaître, par exemple, qu'un argument d'un adversaire puisse être viable, valable et juste — ; ce qui m'a poussée à critiquer le traitement de Quotidien, et d'autres journalistes, sur le discours à Athènes d'Emmanuel Macron : le magazine de TMC se targue d'avoir lu le discours qu'il brandit à l'antenne pour finalement ne démontrer que sa mauvaise foi.

Dans le micro-trottoir de Franceinfo une femme félicite le fait que nous allons enfin, grâce au medium de la France Insoumise, avoir des « débats ». Oui, peut-être, il faut voir... mais ça m'étonnerait beaucoup que, dans ces débats, les intervenants critiquent beaucoup ça France Insoumise puisqu'ils s'exprimeront sur un support qui lui appartient. Libre ? Vous avez dit libre ?

La liberté de la presse est une vraie question, et ceux qui l'empêchent ne sont parfois pas des acteurs extérieurs (gouvernements, grands patrons...) mais les journalistes eux-mêmes. Dans son spectacle Vends deux pièces à Beyrouth Jérémy Ferrari prend sur scène ce qu'il présente comme un document interne à Action contre la faim qui pointe certains disfonctionnements (manque de personnel pour distribuer la nourriture, par exemple) de l'ONG et il déclare avoir présenté le document à des journalistes qui ont refusé d'en parler. Pourquoi ? Parce que ce sont les ONG qui les amènent sur le terrain : mieux vaut donc ne pas se brouiller avec elles. Il n'y a pas sûre ça censure supposée qui soit en cause, mais aussi l'autocensure !

Quand j'ai laissé un message sur Hellocoton pour signaler la mauvaise foi des journalistes à l'égard du discours à Athènes d'Emmanuel Macron, Jesuisuneguerriere m'a répondu qu'il existait des media alternatifs. Je ne suis pas sûre que la désertion des media traditionnels soit une solution dans la mesure où fermer les yeux sur un problème ne l'a jamais fait disparaître. Ce qu'il faudrait, c'est obliger les journalistes à regarder le problème, à s'interroger sur la perception que le public a d'eux ; c'est changer les choses de l'intérieur, et non leur tourner lutte dos. Pour qu'un pays se porte bien il faut que sa presse se porte bien. Tourner le dos aux media traditionnels n'aidera pas la presse à se mieux porter — au contraire, je pense.

Je me suis un peu éloignée du sujet de l'objectivité, du coup, mais je pense que c'était important de dire tout ça et que, finalement, ça fait partie de la réflexion globale de l'objectivité fantasmée que certains voudraient voir chez les journalistes.

Le medium de la France Insoumise ne sera pas plus libre que les autres media en ce sens que les gens ne sont pas objectifs d'une part et que, d'autre part, qui la France Insoumise veut d'un medium c'est parce que, si je ne me trompe pas, elle estime que les media traditionnels ne lui laissent pas correctement la parole et qu'elle décide de la prendre. Évidemment elle ne va pas la prendre pour de critiquer négativement : elle va la prendre pour diffuser ses idées. Je n'ose pas utiliser le terme de « propagande » qui serait peut-être un peu fort (et je n'ai ni internet ni dico pour vérifier si ça collerait) mais c'est quand même un peu l'idée, dans le fond. Ce ne sera sans doute pas un medium libre puisqu'il dépendra d'un mouvement politique, avec tous les enjeux de communication que ça suppose pour ceux qui s'autoproclament « première force d'opposition ». Peut-être sera-t-il plus libre par rapport au pouvoir en place mais... ce n'est même pas sûr car cela suppose que le pouvoir en place possède les media ce qui, comme je ne disais au début de l'article, est sans doute à largement nuancer.

Les journalistes ne sont sans doute pas parfaits, ne sont sans doute pas tous de bonne foi, ne font sans doute pas tous bien leur travail... mais cela vaut pour tous les corps de métiers et ça ne doit pas jeter le doute sur tous les autres. Ils ne sont pas objectifs pas parce qu'ils font mal leur travail mais parce que personne ne l'est. Nous sommes tous guidés par nous idées, par ce que nous pensons être le vrai, le juste, le bien, par nos convictions, enfin. Nous ne sommes pas des machines qui analysons des données (et encore, on pourrait sans doute faire un robot subjectif) mais des êtres humains avec des émotions. Cela n'est pas mauvais dans la mesure où les émotions aident à la raison, mais cela fait que l'on ne pourra jamais atteindre l'objectivité. Ni nous, ni les journalistes qui sont aussi des êtres humains. Je pense, finalement que, quelque part, prétendre que le medium de la France Insoumise sera libre c'est tomber dans la communication de ce mouvement et de certains politiques en général qui se complaisent dans une critique acerbe des media.

L'objectivité tant recherchée n'est qu'une chimère. Elle est imaginaire. Quand nous l'aurons compris nous pourrons parler d'autres choses, et faire des critiques un peu plus constructives aux media.

Qu'en pensez-vous ? Faites-vous confiance aux media ? Que pensez-vous du fait qu'un mouvement politique veuille créer le sien ?

Source photo – Cedric Sam

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dimanche 24 septembre 2017

Déboulonner Colbert, invisibiliser la question raciale

Bonjour !

Ce soir j'écoutais C Politique à moitié endormie quand tout à coup mon oreille attrape un sujet qui me sort de ma torpeur : Rokhaya Diallo vient parler en plateau de la proposition de déboulonner les statues de Colbert, de retirer son nom des rues, etc., sous prétexte qu’il est instigateur du Code Noir et esclavagiste. Elle dit qu’il faut condamner le fait qu’il ait été à la base d’une « entreprise criminelle ». Bon. Bof. On ne peut pas condamner quelqu'un pour un fait qui, à l’époque de sa réalisation, n’était pas un crime. Sinon, comme l’a très bien souligné Alain Finkielkraut lui aussi invité ça ne se termine jamais – je reprends ses exemples : Jules Ferry colonialiste, Voltaire antisémite… Certes, le récit de l’Histoire c'est aussi un rapport de force… Mais à ne se souvenir que des personnes qui n’ont pas été discriminantes on ne va jamais s’arrêter : au Moyen Âge, Venise et d’autres, mettaient en place des mesures (comme des impôts) antisémites. Alors qu’est-ce qu’on en fait ? Au XVIIème et XVIIIème il y avait beaucoup de personnes en faveur de l’esclavage, du colonialisme : on enlève tous les noms de rues, de lycées, les statues ? C’est ridicule.

C'est une question de mémoire, mais la mémoire est multiple. L’esclavagisme et le colonialisme étaient des idées du temps. Je pense que l’on ne peut pas effacer cette Histoire et encore moins en invisibilisant les personnes concernées de l’espace public. Je pense que l’on doit utiliser cette Histoire pour s’interroger sur nos problèmes actuels, pour les éclairer, pour se souvenir aussi que, si tout n’est pas parfait, il y a eu des améliorations. La mémoire est multiple. Et les choses évoluent. Le fondateur des Jeux Olympiques modernes ne voulait ni Noirs ni femmes… c’est raté… pour le meilleur ! Je pense que pour régler les problèmes il faut se souvenir, pas rendre invisible. La proposition du déboulonnement des statues de Colbert ne fera qu’aggraver les choses ; ça revient à cacher le problème, cette partie de notre Histoire commune, sous le tapis. Ce n'est pas en cachant sous le tapis la poussière que l'on la fait disparaître. Ce n'est pas parce que l'on ne voit pas que ça n’existe pas. C'est ce qu'apprend l'enfant : quand il cache ses yeux de ses mains, le monde autour de lui est confisqué à sa vue mais existe toujours.

Rokhaya Diallo a expliqué que c’était pour mettre en avant de nouvelles figures, des figures dans lesquelles chacun pourra se reconnaître. C’est stupide et, surtout, impossible. Nous sommes sept milliards sur la planète ; il y a des gens de couleurs de peau différentes, d’ethnies différentes, de clans, de peuples, d’Histoire différents ; il y a des gens multiples. Jamais les femmes, les hommes, les Noirs, les Asiatiques, les descendants d'esclaves, d'Indiens d’Amérique, etc. ne pourront se reconnaître dans une seule personne. Notre Histoire est traversée par la répression des Juifs, l'esclavagisme, le colonialisme, avec, dans certaines époques, une prise très forte de ces idées sur la société, ce qui implique que beaucoup de personnes ont pu y être sensibles. On ne peut pas changer l’Histoire, mais on peut s’en servir pour aller plus loin, pour nous améliorer.

C Politique avait mis en arrière plan « héros ou bourreau ? », mais les grands hommes et femmes de l’Histoire ne sont ni des héros ni des bourreaux : ce sont des personnes comme vous et moi, avec parfois des idées que nous ne partageons plus dans nos sociétés actuelles mais qui avaient ces idées parce que c'étaient les idées du temps, parce qu'ils pensaient être dans le vrai, et, finalement, avaient ces idées pour les mêmes raisons que les êtres humains fabriquent dans leurs esprits des idées.

Quand Rokhaya Diallo dit que lorsque nous donnons le nom d'une rue à un personnage nous héroïsons ce personnage je ne suis pas tout à fait d’accord. Ce n'est pas exactement que nous faisons d'eux des héros. C’est plutôt que nous décidons de nous souvenir d’une partie de leur vie, de leur personnalité, qui raisonne aujourd'hui, dans l'époque actuelle, que nous voulons faire ressortir, mais ça ne veut pas dire que nous mettons de côté et cachons et dissimulons les parties un peu plus dérangeantes. On donne à des écoles le nom de Jules Ferry parce qu’il a œuvré pour l’éducation : point final.

Pour régler les problèmes il faut en parler. Pour supprimer le tabou autour du sexe et éduquer les jeunes il faut en parler. Pour combattre le racisme il faut en parler. Ce n’est pas en invisibilisant que les problèmes se règlent. Et jamais aucune personnalité ne pourra rassembler tout le monde.

Conclusion : même quand je galère avec internet je publie des articles x)

Qu'en pensez-vous ? Êtes-vous en faveur du déboulonnage des statues "polémiques" ?

Source photo – areims

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